L’ALLIANCE INVISIBLE de Sergio Martino (1972)

Publié le par Ludo Z-Man

Restons en Italie pour redécouvrir un cinéaste qui aura été l’un des artisans les plus prolifiques et éclectiques du bis transalpin : Martino a beau ne pas être resté comme un cinéaste majeur (il n’a jamais eu la reconnaissance même tardive d’un Bava ou d’un Fulci), sa filmographie est un inventaire exhaustif de l’age d’or du cinéma d’exploitation, du giallo à la sexy-comédie, de l’horreur cannibale au post-nuke des années 80. Le film qui nous intéresse aujourd’hui, L’Alliance invisible (le titre original Tutti i colori del buio est encore plus beau, le cinéma d’horreur italien semble entièrement contenu dans ce titre, « toutes les couleurs des ténèbres »...) fait d’ailleurs partie d’une série d’œuvres tournées par Martino en compagnie d’une égérie de l’époque, le sulfureuse Edwige Fenech, icône sexuelle immortalisée dans de nombreuses comédies potaches et égrillardes (et d’un goût fort douteux, j’en ai revu quelques-unes unes récemment et c’est quand même difficilement soutenable) mais qui joua aussi quelques rôles dramatiques dans des giallos, notamment chez Mario Bava, tiens, dans L’ile de l’épouvante justement. On me signale d’ailleurs qu’on devrait revoir Edwige très bientôt puisqu’elle fait une apparition clin d’œil dans Hostel : Part 2 de ce petit farceur d’Eli Roth.

Cela dit, L’alliance invisible n’est pas vraiment un giallo : il y a bien un tueur à l’arme blanche mais son importance est très relative et en plus, il n’y pas de suspense, il est clairement identifié, on voit son visage. Ca débute comme un thriller psychanalytique à la Hitchcock, ou une jeune femme est assaillie par des cauchemars effrayants. Le début est très beau : le générique est un plan fixe dans une forêt prés d’un lac paisible, lieu que nous n’identifierons jamais vraiment. Peu à peu, la nuit tombe, comme pour laisser place aux « couleurs des ténèbres » du titre. S’en suit, une séquence de cauchemar d’autant plus brutale qu’elle tranche avec l’atmosphère faussement paisible du générique. Située dans un décor de chambre d’enfant volontairement artificiel et presque théâtral (il n’y pas de fond, comme dans un hangar sombre dont on ne verrait pas les murs), elle s’interrompt sur un meurtre d’une rare sauvagerie. Jane, l’héroïne, se réveille terrifiée. Torturée par ses visions d’horreur, elle vit recluse avec son compagnon qui la délaisse pour son travail. Aucun traitement, ni médicament, ni psychologue n’arrive à calmer ses angoisses. Il faut dire que Jane traîne un sale trauma derrière elle, elle aurait assisté au meurtre de sa propre mère, puis perdu son bébé suite à un accident de voiture. Très vite, elle semble croire qu’un tueur la traque pour l’assassiner elle aussi. Elle rencontre alors sa voisine de palier (Marina Malfatti) avec qui elle se lie d’amitié et à qui elle se confie. La jolie voisine lui fait alors une drôle de proposition : elle va l’inviter à exorciser ses peurs lors d’une sorte de sabbat, organisé par une étrange secte.

Si le film surfe plus ou moins sur la mode des films sataniques (suite au succès de Rosemary’s Baby dont le scénario de Ernesto Gastaldi reprend l’élément de la femme persécutée), il en propose une version qui se rattache au giallo, autant par sa fascination pour l’obsession et la névrose que pour sa manière de mêler le rêve et la réalité. Jane est-elle folle ou réellement la victime d’un complot machiavélique ? Un classique du genre. Mais le curieux mélange qui en résulte ne vaut pas tant pour l’efficacité de son suspense (bien que le film soit somme toute assez prenant) que pour le brillant exercice de style auquel s’adonne Sergio Martino. On le sait, le giallo est le genre de la flamboyance visuelle, prompt à toutes les folies de mise en scène. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Martino se déchaîne et que c’est souvent très beau. Le cinémascope est très bien utilisé et met remarquablement en valeur les décors, notamment l’appartement de l’héroïne. Martino frise parfois la saturation des effets (utilisation très ostentatoire du grand angle, d’images déformées ou kaléidoscopiques) et d’un montage hystérique, mais c’est toujours très bien tenu, maîtrisé grâce à un découpage fluide, énergique et inventif. Malgré un scénario parfois répétitif ou volontairement confus, Martino sait nous maintenir en haleine avec beaucoup d’habileté. Le film n’évite pas de verser dans la kitsch absolu lors des scènes de rituels sataniques, mais ses moments sont quand même très jouissifs, en particulier grâce à la merveilleuse musique psychédélique de Bruno Nicolai.

Evidemment, le film ne se prive pas non plus de mettre en valeur la plastique de son actrice principale, Edwige Fenech, qui malgré un registre limité en tant qu’actrice, incarne assez idéalement le fantasme érotique qui hypnotise le regard de la caméra et excite le sadisme du metteur en scène. On notera pourtant que le corps généreux et la sensualité charnue de la belle sont mises en valeur sans aucune vulgarité ni complaisance. Le casting lui-même nous ravit d’une galerie de trogne (Ivan Rassimov et Julien Ugarte) qui composent des personnages délicieusement inquiétants. Tout cela participe au charme de ce film typique d’un cinéma de genre italien dont la flamboyance baroque n’a pas été égalée. Tant pis si les expérimentations visuelles de Martino n’ont pas la cohérence et la profondeur de celles d’un Bava ou d’un Argento, ce thriller satanique est une jolie réussite.

Publié dans série bis

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Vincent 13/07/2007 11:02

Il faudrait que je me mette un peu au giallo. De Martino, j'ai vu son polar "Milano trema, la polizia vuole giusticia" assez gratiné avec Luc Merenda que j'ai trouvé assez caricatural. Et puis son western "Manaja" un peu trop influencé par "Kéoma" mais intéressant et avec de belles séquences d'action.

Ludo Z-Man 15/07/2007 18:19

De Martino (Sergio pas Alberto, hein, celui qui avait fait Holocauste 2000), je n'avais rien vu de trés réjouissant jusque là dont La Montagne du Dieu Cannibale avec Ursula Andress et Stacy Keach et Le continent des hommes poissons avec Barbara Bach et Richard Johnson (le scientifique de La Maison du Diable) et c'était du gros bis rigolo et bien kitsch. Ses giallos semblent quand même meilleurs.