SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN de Mario Bava (1964)

Publié le par Ludo Z-Man

Si je parle essentiellement ici de films que je découvre, je fais exception aujourd’hui en abordant non seulement un grand classique du cinéma de genre italien et en plus, un film que j’aime énormément, Six femmes pour l’assassin du grand Mario Bava dont j’avais déjà parlé ici. J’avais découvert ce film, il y a quelques années à la télé, et ça faisait longtemps que j’avais envie de le revoir. Malheureusement, ma copie en version française (je l’avais vu en italien la première fois) est de qualité assez médiocre. Raison de plus de rappeler que si beaucoup de films de Bava sont disponibles en DVD en France dans des éditions souvent fort belles, Six femmes pour l’assassin, bien qu’étant l’un des plus connus, manque toujours à l’appel. Reste qu’en le revoyant, j’y ai pris toujours autant de plaisir, et je me suis souvenu à quel point de nombreuses scènes du film étaient restées gravées dans ma mémoire. Six femmes pour l’assassin est un giallo, vous savez, ces polars typiquement italiens, ou des crimes sont commis par un assassin masqué et ou le héros doit résoudre une énigme afin de démasquer le meurtrier qui se cache derrière l’un des personnages vu que dans un giallo, tout le monde est potentiellement un coupable. Les amateurs du genre connaissent par cœur les films de Sergio Martino, Lucio Fulci, Massimo Dallamano ou Dario Argento et évidemment le maître et créateur du genre, Mario Bava. Si Six femmes pour l’assassin reste un modèle du genre, c’est tout autant par sa réussite incontestable que pour son influence durable.


L’argument du film est aussi simple que le développement de l’intrigue sera tortueux : un assassin en imperméable noir tue sauvagement des mannequins, travaillant dans une prestigieuse maison de mode. Tandis que la terreur s’installe, la police enquête et découvre les liens qui unissent chacun des membres de l’établissement et qui ont tous des secrets à cacher. D’un point de vue purement narratif, le film est somme toute très classique et s’inscrit dans le genre du whodunit. L’enquête révèle peu à peu de nouveaux indices tandis que les personnages deviennent tous de plus en plus troubles, au point qu’on les soupçonne tous progressivement. Mais le petit jeu de piste tracé par le scénario n’est somme toute qu’accessoire, comme l’est sa révélation finale sans grande surprise. L’intérêt du film est ailleurs. D’emblée et de manière très brutale, le film nous plonge dans une ambiance très particulière, une atmosphère irréelle et quasi-fantastique, bien loin du polar traditionnel. Le décor de la maison de mode, perdue dans une forêt étrange hantée de lueurs inquiétantes, rappelle le climat d’épouvante des films d’horreurs gothiques de Bava. Et puis ce qui frappe plus encore, c’est l’explosion de couleur à l’écran. Ancien chef opérateur, Mario Bava devait aviser avec des budgets réduits et transcende ici son cadre par une direction artistique complètement folle qui s’affranchit radicalement de tout réalisme. Dans le moindre plan, il y a un nombre ahurissant de sources lumineuses différentes et chaque élément du décor est utilisé avec une infime précision. Il installe son cadre puis se sert de la lumière pour créer des ambiances insolites, dans des profusions de spots verts, rouges, bleus et de clignotants violets. 


Ce qui est tout à fait étonnant, c’est de voir à quel point le film de Bava a merveilleusement bien vieilli et comment ses parti-pris et ses audaces graphiques très poussées n’ont pas pris une ride. Sa modernité ne réside pas uniquement dans le fait de constater à quel point le film a été pillé depuis, mais bien parce qu’il conserve aujourd’hui une efficacité absolue. Son outrance stylistique est totalement maîtrisée dans ses effets (du fameux coup de zoom à l’italienne au travelling soyeux et élégant). Le dispositif du film est très complexe et sophistiqué : Bava s’amuse avec les codes de son récit, de manière volontairement caricaturale (puisque le tueur n’a pas d’identité, il sera sans visage, c’est tout simple et très beau, et son allure est très travaillée, à la fois fantomatique et artificielle, Bava s’est aussi sans doute inspiré des personnages des bandes dessinées italiennes, les fumetti) comme du caractère archétypal de ses personnages, tous iconisés à l’extrême et qui apparaissent et disparaissent aussi vite que des objets. Rien de mécanique dans tout ça, mais il vaut y voir la dimension fétichiste (et donc érotique et pour le dire vite psychanalytique) du giallo : chaque accessoire (un sac, un livre rouge, un carnet, un téléphone) a son importance et dégage le même mystère que l’arme du crime. Le générique de début semble lui-même résumer une partie du cinéma de Bava en filmant tous les personnages qui posent de manière figée au milieu de mannequins en osier aux couleurs criardes. Le pouvoir profondément morbide d’une telle imagerie (les acteurs associés à des mannequins artificiels qui hanteront le décor tout au long du film comme des spectres) traverse toute son œuvre. On peut y voir ici le cynisme et l’ironie de Bava sur un monde obsédé par les apparences (ce qui prendra la forme d’une certaine critique sociale dans L’ile de l’épouvante, une sorte de variation gialliesque très personnelle de L’ange exterminateur de Bunuel, où les personnages ne sont même plus des mannequins mais, scène mémorable, des quartiers de viande qu’on suspend dans un congélateur) auquel il s’en prend avec un sadisme évident (les meurtres sont d’une sauvagerie toute raffinée) mais aussi (et c’est ce qu’expliciteront très clairement les films futurs de Dario Argento) un univers où la représentation et l’illusion s’est substitué à la réalité.

Je ne peux donc que vous encourager à revoir ce film, même si vous le connaissez bien, car plus quarante ans après sa réalisation, il reste un grand moment de cinéma, suscitant un plaisir et une jubilation intacte.

Publié dans série bis

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Commenter cet article

libi' 24/07/2007 10:33

Ha c'est malin ça, tu m'as donné envie de le revoir. Faut que je ressorte ma vieille copie VHS maintenant. Je te maudit Ludo-Z-Man ! Je te maudit !

Ludo Z-Man 01/08/2007 18:49

A quand le DVD, cher éditeurs ??!!

Dr Orlof 06/07/2007 22:28

Content de te revoir! Entièrement d'accord : Six femmes pour l'assassin est, avec Le masque du démon, mon film préféré du grand Mario...NB : Bravo pour le nouvel habillage. En hommage à ces salles de "Burlesque", je te conseille de flaner sur "you tube" : tu pourras dénicher quelques extraits des improbables films "burlesque" de Phil Tucker (l'immortel auteur de Robot monster) ou les merveilleuses kitscheries avec la délicieuse Betty Page.