THE TRIP de Roger Corman (1967)

Publié le par Ludo Z-Man

A l’heure ou Gregg Araki avec son récent Smiley Face a remis au goût du jour le concept du film façon bad trip (en l’occurrence avec une Anna Faris défoncée à coups de space cakes), revenons sur un classique du drugsploitation movie, The Trip, l’un des plus fameux opus de la filmographie prolifique de Roger Corman. En dehors de sa carrière de producteur et de distributeur dont nous avons déjà parlé, son activité de cinéaste s’étale sur une bonne quinzaine d’années. Il devient un des pillers de la AIP, la compagnie de Samuel Z. Arkoff, réalise quelques fleurons de la série B fauchée dans les années 50 puis dans les années 60 tourne ces fameuses adaptations des nouvelles de Edgar Allan Poe. A la fin des années 60, les films de Corman ont pour ambition de jeter un regard sur une certaine contre-culture émergente et s’orientent vers des sujets plus controversés et originaux et qui l’amèneront à rompre progressivement sa collaboration avec la AIP. Il faut dire qu’il est bien entouré, au sein de la AIP, nombre de cinéastes talentueux connaissent des carrières singulières (comme Monte Hellman) et Corman travaille avec une écurie d’acteurs qui incarnent encore aujourd’hui des figures emblématiques de cette époque du cinéma américain. L’aura « culte » du film, si je puis dire, doit beaucoup à cela. The Trip est par ailleurs basé sur un scénario écrit par Jack Nicholson qui avant de devenir la star que l’on connaît écrivit quelques films pour la firme et eut même ses premières expériences de réalisateur. Le scénario aurait des échos autobiographiques pour Nicholson se retrouvant à la fois dans la situation du personnage principal confronté à la crise de son couple (Nicholson venait alors de séparer de sa première épouse) et puisant dans ses expériences personnelles avec le LSD. La légende prétend même que Corman et les comédiens principaux auraient eux aussi essayé le LSD, histoire de se documenter.

 

Le héros, Paul Groves, interprété par Peter Fonda, est un publicitaire cynique et désabusé, miné par l’échec de son couple et en pleine procédure de divorce. Par le biais d’un ami qui fréquente une communauté dirigée par un gourou interprété par Dennis Hopper, il a l’occasion de faire sa première expérience hallucinatoire assistée sous LSD. Désirant tenter le coup pour, dit-il, peut-être découvrir quelque chose sur lui-même, il accepte. Et.. c’est tout. C’est ça qui constitue par ailleurs la première originalité du film. Le déroulement du récit se limite au « trip », le personnage de Peter Fonda absorbe sa dose puis il hallucine pendant la quasi-totalité du film. Ce « trip » est donc aussi une errance dans laquelle le personnage se perd sans but précis, le seul véritable événement scénaristique étant le moment ou il finit par échapper à la surveillance de son ami. La trame reste ainsi particulièrement ténue et The Trip ne raconte donc rien d’autre que ce que suggère son titre. Le point de vue de la mise en scène est ambigu puisque le trajet du héros est néanmoins structuré par son interaction avec d’autres personnages (dans un premier temps, son ami qui est censé l’assister dans son trip puis plus tard d’autres rencontres hasardeuses) qui fournissent en quelque sorte des points de vue extérieurs. La narration est pourtant perturbée par l’insertion de séquences clairement oniriques et surréalistes dans lequel nous explorons les fantasmes de Paul. Il se voit alors faire l’amour à son épouse dans une scène à l’érotisme apaisé et planant. Mais le voyage prend vite une tonalité plus cauchemardesque, il se retrouve alors marchant dans la forêt croisant des créatures toutes droites sorties d’un roman de Tolkien puis errant dans des châteaux lugubres qui évoquent les décors des adaptations de Poe (ça tombe bien, Corman le roublard réutilise ici ses propres décors). Puis ce sont des images douloureuses de sa femme le trompant avec un autre homme qui surgissent et le précipitent dans la paranoïa.

 

Pour traduire les effets hallucinatoires du LSD, Corman expérimente toute une série d’effets visuels allant de la projection lumineuse et stroboscopique sur les décors et les acteurs à des séquences kaléidoscopiques voire carrément abstraites sans oublier cette scène d’errance urbaine et nocturne, montée comme un crescendo hystérique sur une bande son free jazz. Cela dit, le film n’en laisse pas une impression persistante de kistcherie, celle-ci étant à double détente. Esthétiquement, The Trip semble compiler tous les clichés liés au psychédélisme, c’est d’ailleurs ce qui fait son charme certes, mais du coup, on a du mal à prendre le film au sérieux. Par ailleurs, la seconde partie du film évolue sur un ton plus léger qui n’exclue d’ailleurs pas l’humour (voire la scène très amusante du lavomatic), mais surtout le film s’achève définitivement sur une note plus apaisée. Et malgré son aspect chaotique et déstructuré, The Trip apparaît très lisiblement comme un récit initiatique à la morale typiquement « peace and love ». Dans sa volonté de témoigner de son époque, Corman nous présente un personnage sans but ni valeurs, perdu dans un monde superficiel (mais aussi une Amérique avec le Viet Nam pour hors champ), qu’on pourrait par ailleurs rapproché du personnage de David Hemmings dans le Blow Up d’Antonioni (le personnage de Peter Fonda n’exerce d’ailleurs pas le métier de publicitaire pour rien). Il est là le propos de Corman et c’est en cela que son film tranchait clairement avec d’autres films sur un thème similaire. On y a vu la matrice du drugsploitation movie mais ce n’en est pas un car faire l’apologie ou au contraire condamner l’usage du LSD n’intéresse dans tous les cas pas du tout Corman (en ce sens, c’est l’antithèse de tous les films que nous avons évoqués sur le sujet, genre Reefer Madness). Ce point de vue amoral était sans doute pour l’époque une des grandes audaces du film. Elle fit d’ailleurs peur à la production qui força Corman à accompagner la projection d’un message d’avertissement, histoire de ne pas heurter les sensibilités.



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