BRIGITTE ET MOI de Nicolas Castro (2007)

Publié le par Ludo Z-Man

Evidemment, cette note est dédiée au réalisateur Alain Payet alias John Love décédé le 13 décembre dernier à l’age de 60 ans, auquel Christophe Bier rendait un superbe hommage dans la dernière émission de Mauvais Genres de l’année 2007.


Ca fait toujours plaisir de croiser Brigitte Lahaie, en tous cas, dans un film. Si pour les médias, elle est aujourd’hui l’archétype de l’ancienne actrice pornographique qui a su se reconvertir avec bonheur, elle reste pour nous une créature éminemment sympathique qui traverse nombre de films bis français des années 80, croisant ainsi Jean Rollin, Max Pécas ou Jess Franco. Brigitte pouvait tout faire, même jouer la dure, comme dans L’exécutrice, aberration de tout premier ordre, sorte de remake franchouille de Dirty Harry avec Brigitte à la place de Clint, c’était assez énorme et ça vaut largement toutes les Julie Lescaut qu’on nous a infligé depuis. Mais moi, je suis trop jeune pour que Brigitte soit l’icône érotique qu’elle doit être pour ceux qui l’ont vu dans ses œuvres pendant l’age d’or du porno des 70’. Je ne sais pas si Nicolas Castro fait partie de ceux là, mais c’est bien Brigitte qu’il a choisi pour incarner cette période que certains appelèrent la « parenthèse enchantée ». A tous les niveaux, Brigitte et moi, c’est la visite au musée, un déferlement d’images qui me rend compte d’une France que je n’ai jamais connue. La singularité du projet de Nicolas Castro rend l’expérience encore plus étrange. Car Brigitte et moi est un drôle d’objet. A mi-chemin entre la fiction et le documentaire, ce film d’une durée d’environ une heure s’apparente à un détournement d’extraits de longs métrages pornographiques des années 70. Au vu du générique, c’est une bonne trentaine de films, voire plus, dont les extraits semblent avoir été compilés, ou les vedettes du genre de l’époque s’en donnaient à cœur joie devant les caméras de Claude Mulot, Gerard Kikoine, Francis Leroi ou Burd Tranbaree. Mais loin d’être uniquement une anthologie du genre ou même un détournement canularesque dans le style de La Classe Américaine, le film de Michel Hazanavicius (devenu culte grâce au piratage sur le net) avec le plus beau casting du monde dedans, Brigitte et moi tente d’inventer un récit original grâce à un procédé assez basique finalement, celui d’un commentaire en voix off dit par le comédien Michel Vuillermoz. Mêlé à quelques images d’archives, ces extraits de films pornos deviennent autant des documents sur leur époque que la matière à un récit de fiction qui amène sur le sujet un point de vue plus décalé.   


Le point de départ reprend celui du film de Frédéric Lansac, La femme objet. Un homme (joué par Richard Allan, le héros de La femme objet) couche ses mémoires sur papier et nous conte ses souvenirs en voix off. Jeune homme de bonne famille, d’origine bourgeoise, Richard vit ses premiers émois sexuels en tombant sous le charme d’une soubrette particulièrement délurée qui travaillait pour son père, un libertin et un obsédé sexuel patenté. Cette image de la soubrette l’obsédera au point que, malgré une vie sexuelle riche en conquêtes et en expériences, ce fantasme le hantera maladivement. La seule chose qu’il n’avait pas vu venir, c’est sa rencontre improbable avec Brigitte, jeune femme d’origine modeste, dont le destin chaotique lui fait croiser tous les mouvements de revendication politique et vit pleinement la libération des mœurs. Le montage fait alors cohabiter la paillardise insouciante des pornos d’antan avec des images d’archives qui nous font revivre l’effervescence idéologique des groupes révolutionnaires, maoïstes, anarchistes et autres lesbiennes marxistes-feministes ainsi que l’utopie hippie. Le décalage est assez savoureux, tant la pornographie des années 70 fonctionne malgré tout sur une fantasmatique très « petite-bourgeoise », non dénuée d’une certaine misogynie (bien qu’un cinéaste comme Frédéric Lansac a su brocarder certains clichés sur la virilité et le machisme). Si la kitscherie des images et la malice du montage font souvent sourire, la voix off se teinte au fur et à mesure d’une certaine mélancolie. L’histoire d’amour impossible entre Richard et Brigitte devient alors le point de basculement du récit.      


La chute est plus prévisible, l’ombre du SIDA planant sur un dénouement qui scelle la fin de cette période dont le sourire de Brigitte incarne l’innocence perdue. Le film se termine alors exactement là où il a commencé, en 1983 précisément sur fond des vœux présidentiels de François Mitterrand. Dans un monologue en hommage au final du Manhattan de Woody Allen, Richard se remémore ce qui a réellement compté dans sa vie, tandis que nous pouvons nous demander aujourd’hui en 2007 ce qu’il reste de cette époque, et pourquoi certains mêmes voudraient en liquider l’héritage.

Publié dans série bis

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