VALERIE AND HER WEEK OF WONDERS de Jaromil Jires (1970)

Publié le par Ludo Z-Man

C’est d’un cinéma qui m’est pratiquement inconnu dont je vais tenter de vous parler d’une des perles rares aujourd’hui, le cinéma tchèque. Pour résumer, le cinéma tchèque se résume pour moi à quelques noms dont j’ai pu entrevoir quelques rares œuvres : tout le monde connaît Milos Forman, voire les films d’animation de Karel Zeman mais il est plus difficile de mettre les mains sur des films aussi marquants que L’incinérateur de cadavres de Juraj Herz, parabole terrifiante sur le nazisme ou l’étonnant Les petites marguerites de Vera Chitylova, fantaisie visuelle débridée et avant-gardiste. Tous ces cinéastes sont en général lié à ce qu’on a appelé la Nouvelle Vague tchéque des années 60 et dont Jaromil Jires fait aussi partie. C’est en 1970 que Jires transpose à l’écran la nouvelle du poète surréaliste Vitezslav Nezval bien qu’à la vue du film, on associera sans doute le film de Jires à une œuvre bien plus connue, le Alice de Lewis Carroll, le titre français du film Valérie au pays des merveilles accentuant encore cette confusion. On peut dire malgré tout que Jaromil Jires fait partie de ces cinéastes ayant fait leur Alice, un quasi-genre en soi (le Aliceploitation movie ??) auquel on pourrait associer nombre de films passionnants jusqu’au récent Tideland de Terry Gilliam.

 

On vous dira sans doute, et à juste titre, à quel point Valerie and her week of wonders est un film des plus étranges et des plus énigmatiques, et pourtant plus encore que tous les autres Alice-movies (on va les appeler comme ça tiens), Valérie expose son sujet de manière très explicite, il s’agit bien ici de l’histoire d’une jeune fille qui devient une jeune femme et découvre le monde des adultes. Tandis qu’elle marche à demi nue dans la campagne, des gouttes de sang viennent maculer une petite marguerite. Ce genre d’images symboliques, le film de Jaromil Jires en est plein à craquer, mais très vite, on se rend compte aussi que Jires se moque d’une réelle logique narrative. Les séquences et les tableaux se succèdent sur un rythme assez chaotique, fonctionnant parfois par association ou en écho. Pourtant, il y a bien une histoire : celle de Valérie, jeune adolescente orpheline qui vit chez sa grand-mère, une femme pieuse et austère. Une parade de comédiens débarquant dans le petit village amène l’arrivée d’un étrange homme en noir au visage monstrueux surnommé « le furet » qui semble vouloir s’en prendre à Valérie mais l’assistant de l’homme en noir, un jeune homme appelé Orlik semble lui être tombé amoureux de Valérie et tente de la protéger. Très vite, Valérie se met à évoluer dans un univers où la limite entre le rêve et la réalité s’efface de plus en plus, mais aussi où la frontière entre le bien et le mal devient à mesure plus floue. Et c’est à la fois très inquiétant et très attirant. La force du film étant de nous faire parfaitement ressentir cela : le tourbillon provoqué par cette succession d’images confine à l’ivresse et nous perdons pied non sans une certaine excitation. Des fois, nous nous perdons même totalement, le film en devenant au bout d’un moment assez difficile à suivre (il me paraît difficile, lors d’une première vision, de ne pas avoir l’impression qu’on a peut-étre raté quelque chose ou de ne plus savoir très bien où on en est) et ce malgré sa courte durée.

 

Mais ça n’a guère d’importance, car il s’agit bien de se laisser porter par la beauté ambiguë de ce film qui joue constamment sur les retournements et les effets de miroirs. Toute chose à son contraire, rien n’est tout blanc ou tout noir, chaque personnage semble avoir deux visages, le bien ne semble pas pouvoir exister sans le mal. Le réalisme bucolique merveilleux des décors cohabite avec un onirisme cauchemardesque trouvant ses origines dans la grande tradition de l’épouvante, puisque Jires y introduit la thématique du vampirisme, ce qui lui permet, à travers de nombreuses visions macabres de rendre hommage à l’expressionnisme allemand, tout en exploitant la symbolique du vampire, le « furet » incarnant ici plusieurs facettes du mal, par exemple une figure paternelle effrayante. Dans ce foisonnement d’images oniriques, l’épouvante côtoie un érotisme omniprésent. Dans un premier temps voyeuse (et nous avec elle) quand elle regarde avec curiosité des jeunes fermières s’ébattrent nues dans la rivière où un jeune couple faire l’amour prés d’un arbre mort, Valérie devient ensuite elle-même un objet de désir, déclenchant tout autant les sentiments du jeune Orlik que les assauts libidineux d’un prêtre pervers et pédophile. A l’image effrayante d’une sexualité inquiétante incarnée par le vampire, a ce défoulement pulsionnel qui semble braver tous les tabous et les interdits (y compris ceux de l’inceste), Jires oppose le puritanisme d’une société à la morale rigide, menant au fanatisme et à l’intolérance. On peut aussi sans doute voire là un sous-texte politique, tant les autorités et les pouvoirs religieux sont constamment malmenés, mais ce serait transformer en pensum idéologique une fable fantastique qui ne semble d’avoir que pour seule ambition que d’effrayer, d’émerveiller et d’envoûter le spectateur. Qu’on soit plus ou moins touché par cette œuvre, il me paraît difficile malgré tout de ne pas être fasciné par la sensualité qui en émane et qui trouve son apogée dans un final orgiaque et frénétique. Difficile aussi d’oublier celle qui incarne cette beauté, la plus belle actrice jamais filmée (le temps du film en tous cas), Jaroslava Schallerova, jeune nymphette dont la grâce et la sensualité sont sublimées à chaque instant, de mémoire, rarement l’érotisme de la figure de l’adolescente (à part peut-être dans le Pique Nique à Hanging Rock de Peter Weir) n’aura été célébré de manière aussi belle et troublante. Il entrerait d’ailleurs sans doute en bonne place dans mon palmarès des films les plus érotiques que je connaisse. Une vraie découverte pour un film malheureusement encore inédit chez nous.      


                                

Publié dans série bis

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Orlof 01/01/2011 21:18



Et voilà que cette merveille est enfin rééditée en DVD chez Malavida ! Je ne sais pas si tu auras un jour l'occasion de revenir par ici, cher Ludo, mais je profite de cette bonne nouvelle pour te
souhaiter une excellente année :)



renaudb 04/02/2010 14:18


Valérie a été diffusé sur Canal +, dans le cadre d'une semaine sur le cinéma tchèque, en version sous-titrée. A noter également qu'une nouvelle interprétation musicale du film a été réalisée par
l'ensemble américain "the Valérie project" en 2007, dans un registre folk progressif