MANOS THE HANDS OF FATE de Harold P. Warren (1966)

Publié le par Ludo Z-Man

Film totalement obscur chez nous mais jouissant aux USA de la flatteuse réputation d’être l’un des pires films du monde (et ce grâce à sa diffusion à la télé dans le cadre de la douteuse émission le Mystery Science Theater (1)), Manos, The Hands of Fate devait forcément un jour ou l’autre être chroniqué sur Série Bis et la découverte du film fut un choc, vraiment, comment pouvais-je vivre sans Manos avant ? Puisque la genèse contribue ici à la légende, il faut dire que Manos trouve son origine dans un pari. Un pari lancé par un fabricant d’engrais texan originaire d’El Paso de réaliser avec les moyens du bord un film d’horreur durant l’été de l’année 1966. Si ça, c’est pas une leçon pour tous les apprentis-cinéastes, Warren mènera son œuvre jusqu’au bout, ce sera son seul film, mais tant pis, il aura traversé les années pour parvenir jusqu’à nous, dans sa splendeur intacte. Car Manos fait partie de ces petites merveilles que je chéris tant, dont la vision défie absolument toute analyse critique. Véritable trou noir, passage secret grand ouvert, aller simple sans retour vers une autre dimension, le visionnage de Manos est une expérience des plus marquantes, sans rire, et pour peu qu’on soit dans le bon état d’esprit, un moment totalement jouissif.

D’abord, contrairement à tout ce que vous lirez ailleurs, Manos est une histoire d’amour doublée d’une mise en abyme merveilleusement subtile du film de drive-in. En effet, Manos raconte en fait l’histoire d’un jeune couple qui cherche un endroit tranquille pour boire un coup et se bécoter tranquillement. Ceux qui connaissent le film me diront que cette intrigue n’occupe environ que 5 minutes du métrage au total, mais le fait qu’elle existe indépendamment du reste du récit nous incite à penser qu’il s’agit là du couple typique de jeunes gens qui pourrait se perdre dans un drive-in pour pouvoir faire des câlins paisiblement sans se soucier de l’autre histoire, celle qui défile à l’écran. D’où la mise en abyme (d’ailleurs sur un des plan du couple qui se bécote, on voit le clap grace à un point de montage arrivant judicieusement trop tôt, Manos rejoint ainsi ce club restreint des films ou le clap fait irruption sans prévenir comme le sublime The Body Shop). Et aussi un des running gags les plus audacieux de toute l’histoire du cinéma. A part ça (mais c’est bien secondaire finalement bien que ça occupe 95% du métrage), Manos raconte aussi l’histoire d’un couple marié se baladant dans un coin paumé avec leur petite fille. Ils se perdent et atterrissent dans un motel paumé dont le gardien, l’autre véritable héros du film, s’appelle Torgo. Torgo est une sorte de fermier plouc et légèrement débile, à la démarche peu assurée et qui marmonne des phrases au sens obscur. On comprend que le pauvre homme garde le motel depuis la mort de son maître et propriétaire. Bien que l’endroit ne soit pas spécialement accueillant, la petite famille s’y installe pour la nuit et le cauchemar va donc commencer.


L’étrangeté fascinante de Manos ne tient pas tant à son intrigue (une vague histoire de motel qui abrite une secte louche) qu’à sa manière profondément absurde de différer constamment l’action. Ca tient certes en grande partie à ce rythme d’une lenteur hallucinante qui finit par devenir totalement hypnotique (les longs travellings du trajet en voiture au début qui s’éternisent sans justification aucune), mais aussi aux réactions incroyablement illogiques des personnages face aux rebondissements du scénario (comme les deux flics qui décident d’examiner les alentours du motel après y avoir entendu un coup de feu et qui rebroussent chemin après avoir fait trois pas) qui font basculer un récit somme toute banal dans le non-sens le plus complet. Le sentiment d’étirement extrême de la durée rend tout ça fascinant. LA star du film, c’est donc John Reynolds qui dans le rôle de Torgo, livre une composition habitée et hallucinée qui justifie presque à elle seule la vision du film. A chacune de ses apparitions, accompagnée par un thème musical entêtant devenu culte, il vole sans problème la vedette à tout le monde y compris à son maître, le grand méchant du film joué par Tom Neyman, dont le génial costume en rouge et noir et le jeu hystérique n’arrive pas à la hauteur du spectacle offert par Reynolds qui trouvait ici le rôle de sa vie (ce qui n’est pas spécialement drôle par ailleurs, le bonhomme, perturbé par des graves problèmes de drogues et d’abus de LSD, se donna la mort peu après la fin du tournage). Notons néanmoins que le jeu d’acteurs est sévèrement massacré par une post-synchro (je ne parle pas de la VF attention mais bien de la bande son originale, le film fut tourné sans aucune prise de son direct selon les préceptes formels de Doris Wishman) qui fut réalisé dans l’urgence par trois acteurs chargés de doubler la totalité du casting. La légende dit que quand la gamine qui jouait la fille du couple de héros entendit sa voix dans le film, elle fondit en larmes et ça se comprend.

Lister toutes les maladresses, approximations et autres aberrations qui font de Manos un sommet absolu de la série Z serait quand même bien fastidieux, vous trouverez par ailleurs assez facilement sur le net en faisant quelques recherches un nombre incalculable d’anecdote plus ou moins véridiques sur le tournage du film et sa désastreuse première projection publique en novembre 1966 sur les lieux du tournage à El Paso. Mais rien ne vaut la découverte de ce chef d’œuvre d’art brut dont les morceaux d’anthologie devraient réjouir les plus blasés d’entre vous. Même si Warren s’était investi à fond dans le projet et avait finalement réussi son pari au point de réunir un peu moins de 20000 dollars pour louer une caméra 16mm, convaincre des gens de tourner dans son film (principalement des acteurs locaux et des mannequins pour les rôles des épouses du Maître, personne ne fut payé par ailleurs) et même une petite boite (Emerson Films) qui distribua brièvement la chose dans quelques drive-in du Texas, le cinéaste semblait conscient que son one-shot était une aberration cinématographique de tout premier ordre. Il mourut avant de pouvoir son film acquérir le drôle de culte dont il bénéficie aujourd’hui, entre temps, et ce malgré quelques autres tentatives avortées, il repris son métier d’origine et ne réalisa rien d’autre. Aujourd’hui, Torgo serait digne d’être l’hôte de nos pires cauchemars cinématographiques. Qu’un tel film soit parvenu jusqu’à nous me fascinera toujours. Ca tient vraiment à rien, des fois, le cinéma.


(1) Pour ceux qui ne connaîtrait pas, c’est cette émission de télé américaine où ils diffusent des vieux films en général des séries Z ringardes et les films sont en quelque sorte détournés, agrémentés de commentaires par des marionnettes placées en bas de l’écran comme si elles étaient dans une salle de cinéma et qu’elles regardaient le film en même temps que nous. Beaucoup ne connaissent Manos qu’à travers cette version « détournée » mais vous diront qu’elle est mieux que l’originale, laissez moi en douter. Un jour dans une solderie, je tombe sur une vidéo intitulée Le pire contre attaque. Le titre me fait beaucoup rire alors j’achète la vidéo, en fait c’était un épisode du Mystery Science Theater doublé en francais et le film en question, c’était Les Survivants de L’Infini de Joseph Newmann, un film de SF des années 50 avec des gros aliens verts, pas un chef d’œuvre, juste une série B un peu longuette, mais surtout les commentaires des gugusses par dessus ne m’avaient franchement pas fait rire.  

Publié dans série bis

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Ludo Z-Man 06/10/2009 12:27


Non je n'ai pas connaissance de l'existence de sous titres français quels qu'ils soient pour ce film...


Simon 06/10/2009 04:06


As tu réussi à trouver des sous titres ou l'as tu regarder en vo. Car je suis actuellement à la recherche desespéré des dit sous titres et je voulais savoir s'ils sont trouvables ou non ?