THE CRAZIES de George A. Romero (1973)

Publié le par Ludo Z-Man

Depuis que le cinéma d’horreur a été remis à sa place légitime dans les histoires du cinéma, la tétralogie des morts-vivants de Romero fait sans doute partie des œuvres les plus commentés du genre. Loin de moi de déboulonner le mythe, honte à moi d’avouer que la carrière de Romero s’était longtemps pour moi limitée à ses films de zombies, ses autres œuvres étant peu vues et peu commentées. J’ai longtemps connu The Crazies sous son abominable titre français, La nuit des fous vivants, tel qu’on le nomma avec un opportunisme subtil lors de sa sortie tardive en 1979 dans une version tronquée. Comme souvent chez Romero, la terreur nous saisit brutalement des l’entame du film : ici, un gamin et sa frangine s’amusent à se faire peur. Leur jeu innocent est interrompu par leur père qui sans aucune justification s’attèle à tout détruire dans la maison avec une rage effrayante. Tandis que la gamine découvre que leur mère a été sauvagement assassinée, le papa met le feu à la baraque. Les flammes envahissent l’écran pendant le générique, une alarme retentit. Romero vient de nous clouer sur place avec violence. L’ agressivité sidérante de cette introduction contaminera une bonne partie du film, d’une manière d’autant plus étrange que c’est l’un des très rares, si ce n’est même le seul moment de terreur pure du film. En effet, The Crazies n’est pas vraiment un film d’épouvante, encore moins un film d’horreur. Son principe se rapprocherait plus du film de science-fiction ou du film catastrophe.


L’histoire est simple : un virus a été répandu accidentellement prés d’une petite ville des Etats Unis. Très vite, les autorités mettent la ville en quarantaine afin de stopper la propagation du virus, quitte à employer la force et des méthodes plus ou moins douteuses. Le virus provoque chez les gens contaminés des crises de folies meurtrières qui mettent leur entourage dans un grave danger. La ville devient peu à peu un vivier de fous dangereux. Les militaires débarquent alors afin d’isoler le virus et de recenser les habitants afin de les protéger. Mais l’opération de sauvetage tourne court. Le film étonne au premier abord par son rythme. L’exposition est assez complexe et présente beaucoup de personnages dans une durée assez courte, accumulant un grand nombre d’information. Pourtant, c’est le montage qui déconcerte par son extrême vivacité, un montage sec, presque abrupt, qui concourt à donner l’impression que l’action est extrêmement resserrée, rendant ainsi le film complètement anxiogène, très étouffant. Ce rythme chaotique du montage se maintient plus ou moins pendant tout le film, avec de belles ruptures, parfois à la limite de l’expérimental, tandis que la narration devient de moins en moins éclatée, mais paradoxalement s’embourbe, avec le sentiment troublant que les personnages avancent de plus en plus difficilement (alors que le film raconte une fuite en avant, une cavale), se prennent les pieds dans le tapis, voire même que tout est perdu d’avance. Le lumière est assez crue, la caméra est souvent tenue à l’épaule, dans un style proche du reportage (une partie du scénario semble travaillée dans ce sens, de même que l’insertion habile de stock-shots, je ne sais plus qui avait osé le parallèle entre ce film et le cinéma de Peter Watkins, mais c’est très pertinent du coup, on y pense forcément). Le réalisme sec et épuré qui en découle aboutit sur une forme très singulière d’inquiétante étrangeté qui nappe le film d’une ambiance fantastique très insolite, ce qui permet même à Romero d’oser des ruptures de ton, de bifurquer sans prévenir dans l’humour noir.


Des la scène inaugurale, l’horreur et la violence se sont immiscés brutalement au sein du quotidien le plus banal, et contrairement à ses films de zombies, le monstre, dans The Crazies, n’est plus distingué par son aspect repoussant de cadavre en putréfaction (que Romero dans Day et Land of the Dead exploitait habilement en en faisant une monstruosité familière, voire même la norme) ici, chacun des personnages est un fou potentiel et Romero joue évidemment de la relativité des signes distinctifs de la folie (ce qui fait très peur), surtout dans un contexte aussi extrême. Sur ce point, le film est d’autant plus ambigu que les « fous » sont rarement montrés pendant la première partie du film, notre peur se déportant sur les militaires en combinaisons et masques qui pénètrent dans les maisons et somment les habitants de se réfugier dans des endroits dits « surs ». Ces hommes en blanc et sans visages sont tout aussi terrifiants que la menace dont ils sont censés nous mettre en garde. Et Romero nous décrit alors le cauchemar absolu : l’individu confronté à une masse indivisible, indistincte, menaçante et incontrôlable. Ce cauchemar a ici clairement une dimension politique : et là les dirigeants et les militaires en prennent sévèrement pour leur grade. L’ironie étant qu’évidemment, à tous les stades de la hiérarchie, tout le monde n’a qu’une marge de manœuvre très réduite et finit forcément par se faire bouffer. D’ailleurs, sur ce point précis, le film rappelle beaucoup Docteur Folamour, qu’il cite explicitement, en ce sens qu’il montre une suite de décisions complètement absurdes, rendues possibles par un système aberrant, qui fait que chacun des personnages est pris dans un engrenage qui le dépasse complètement. Fous dangereux ou militaires masqués, peu importe, la fin du monde est déjà arrivée, tous ces gens ne sont plus que des chiffres (le nombre d’habitant de la petite ville qu’on doit comptabiliser, ah tiens on en tue un, c’était le 3256éme habitant…) et tout le monde est interchangeable. Le président se tient prés à appuyer sur le petit bouton rouge, si besoin est.


The Crazies est donc une fable d’une noirceur incroyable, intensément déprimante, sur la fin du monde et qui est un complément indispensable, ainsi qu’une variation passionnante sur des thèmes abordés par la saga des zombies, une œuvre aussi riche et complexe que ses illustres grands frères. Une curiosité au niveau du casting : on y retrouve dans un second rôle, la jolie Lynn Lowry, qu’on avait déjà croisé dans I drink your blood, souvenez-vous, cette jouissive série Z avec des hippies enragés (décidément ces sales virus !!), et qui la même année, allait tourner dans le Frissons de David Cronenberg (ou des citadins respectueux devenaient des maniaques sexuels féroces). C’est assez rigolo de le comparer à The Crazies, les deux films, malgré un cadre différant, partageant des thèmes similaires (le retour du refoulé dans une mutation irréversible de la civilisation) et une étrange froideur, toujours aussi terrifiante.

Publié dans série bis

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Dr Devo 14/08/2007 15:08

Pour ma part, bien qu'appréciant enormément Romero, je n'accorche que difficilement à THE CRAZIES qui me parait plus lourdeau et plus démonstratif que ces autres films.
Neanmoins, pour répondre à Ludo Z-Man, notre hôte, que je salue bien bas, SEASON OF THE WITXH est un très grand film, vraiment étrange et curieusement précis, qui a plus d'un paradoxe dans sa besace notamment en ce qui concerne le mélange des genres. Vous pouvez vous préciptez dessus avec joie!

Dr Devo.

libilul 13/08/2007 17:49

Cool ! J'hésitais justement à m'acheter le double coffret Wildside contenant The Crazies. Je lirai plus en détail ton article après avoir vu le film.

Ludo Z-Man 14/08/2007 11:12

Par contre, je ne sais pas du tout ce que vaut l'autre film du coffret Season of the Witch que Romero lui-même estime être mineur au point qu'il voulait en faire un remake.