LES MAITRESSES DU DOCTEUR JEKYLL de Jess Franco (1964)

Publié le par Ludo Z-Man

C’est sans doute après la vision de l’interview de Jean Pierre Bouyxou que j’ai eu envie de me replonger dans l’œuvre de Jesus Franco (de son vrai nom), cinéaste incontournable quand il s’agit de s’intéresser au cinéma bis et pourtant bien compliqué à cerner. On lit tout et son contraire sur Franco et sa filmographie labyrinthique et prolifique est assez difficile d’accès pour diverses raisons. Jugez plutôt : le hasard a fait que la seule fois que Série Bis a abordé directement un film de Franco, nous sommes tombés sur l’affligeant Oasis of the Zombies, série Z d’une nullité cosmique sans concession. Evidemment, sans nier la catastrophe que représente ce long métrage, il faut aussi n’y voir qu’un film parmi 160 autres tournés en quarante années d’une chaotique carrière. Franco filme plus vite que son ombre, fait du cinéma comme il respire, pour le meilleur et pour le pire, c’est comme ça. Franco raconte que son cinéma s’est orienté vers le fantastique par accident. Travaillant pour une maison d’édition de Barcelone pour laquelle il écrivait des romans de gare bouclés à la va-vite, il eut l’idée d’adapter l’un d’eux à l’écran : ce fut L’horrible docteur Orlof, réalisé en 1962, démarquage non assumé des Yeux sans visage de Franju et film d’horreur gothique d’excellente facture. Le succès fut au rendez vous et Franco persista dans le cinéma de genre.


Très tôt, la carrière de Franco est totalement indissociable de la maison de production française Eurociné. Bien qu’espagnol, Franco travaillera partout en Europe et ses films seront souvent des coproductions. Tout au long de sa carrière, il restera très lié à l’écurie de Marius Lesoeur et restera comme l’un des cinéastes emblématiques d’Eurociné (avec l’inévitable Pierre Chevalier, l’autre pillier). J’ai souvent parlé de cette société car elle est totalement atypique dans l’histoire du cinéma français, seul et unique équivalent de maisons qui à l’étranger signèrent l’age d’or de la série B et du cinéma d’exploitation. Lesoeur, c’est un peu notre Corman à nous (bien qu’il n’ait jamais eu le talent de cinéaste de ce dernier, ni son flair pour dénicher de futurs grands metteurs en scène). Je l’ai déjà dit, les méthodes complètement aberrantes mis en place par la firme pour fabriquer des films qui devaient absolument rentrer dans leurs frais mériteraient un livre somme (je me souviens d’une émission de Mauvais Genres consacrée à Lesoeur et qui fourmillait de délicieuses anecdotes) mais j’ai eu récemment la chance de tomber sur un court documentaire américain avec Daniel Lesoeur, le fils de Marius qui évoquait la grande époque avec des titres aussi délirants que Orloff et l’homme invisible, Les aventures galantes de Zorro, Elsa Fraulein SS, Le lac des Morts Vivants ou Les Amazones du Temple d’Or. Aujourd’hui, la firme vit essentiellement en exploitant son catalogue.


A la suite du succés de L’horrible docteur Orlof, Franco va signer quelques films qui s’inscrivent volontairement dans la même lignée, tirés de ses propres romans fantastiques. C’est ainsi que ces Maîtresses du docteur Jekyll font un clin d’œil au film précédant puisque l’on voit le docteur Jekyll reprendre les recherches scientifiques d’Orlof. Mais cela n’a guère d’importance, puisqu’en anglais le professeur s’appellera Fisherman et le titre original espagnol est en fait El Secreto del Dr. Orloff. Difficile de s’y retrouver d’autant qu’effectivement le film de Franco n’entretient aucun rapport avec le personnage crée par Stevenson. Dans la lignée des films de savants fous, le récit s’inscrit donc volontairement dans un style de roman à trois sous avec son zombie tueur de strip-teaseuses télécommandé par un professeur mégalomane rongé par le deuil de sa femme. Avec un argument aussi délirant, on est d’autant plus surpris par l’atmosphère dégagée par le film, principalement bâtie autour d’une mise en scène non seulement très soignée mais aussi très élégante. La première scène qui voit le savant se lamenter sur son lit, rongé par la trahison de son épouse qui l’a trompé avec son frère, en une succession de visions figées distille un climat d’étrangeté singulier. Le film ne se départira jamais de cette ambiance assez lourde. Bien que ce ne soit pas un film gothique (le cadre est visiblement contemporain), la mise en scène joue sur un registre qui oscille entre un certain réalisme et une imagerie morbide plus inquiétante. Le résultat est très travaillé comme le prouve une photographie en noir et blanc de toute beauté. Ceux qui ne connaissent que le Franco qui bâcle ses films seront sans doute étonnés devant le classicisme soigné des Maîtresses du Docteur Jekyll.


Si Franco se contente de recycler les ingrédients de L’horrible docteur Orlof, il se fait plaisir en intégrant deux de ses obsessions : le jazz (qui vient trancher avec la partition originale très sobre de Daniel White) et l’érotisme, qui venait ici rendre le film plus sulfureux à la demande des producteurs. A l’époque, selon l’aveu de Franco, celui-ci n’était pas encore la cible de la censure, d’autant plus dure en Espagne. L’ensemble reste malgré tout traité avec beaucoup de sérieux malgré le caractère improbable du scénario et Franco réussit même à surprendre avec des scènes troublantes et notamment un final assez sombre et émouvant. Dommage que le scénario, outre une certaine impression de déjà-vu, ne soit pas toujours à la hauteur, l’intrigue policière intervenant dans la deuxième moitié du film pouvant paraître somme toute assez superflue. Le rythme en pâtit franchement, le charme du film agissant essentiellement grâce à l’atmosphère. Malgré ses défauts, on revoit donc avec plaisir et curiosité cette série B fantastique qui est un bon exemple de ce pouvait faire Franco à ses débuts avant que celui-ci s’oriente vers un cinéma disons… plus expérimental.

Le site d’Eurociné

Publié dans série bis

Commenter cet article

dissertation literature review 03/09/2009 10:20

Blogs are so informative where we get lots of information on any topic. Nice job keep it up!!_________________dissertation literature review

Filomeno 19/05/2007 21:31

Doctor Garloff (mentaliste franquiste); General Orlov (General sovietique); Francisco Largo Caballero (socialiste); Emilio Largo (Thunderball)

Filomeno 18/05/2007 11:51

General Orlov (1936, 1983)

Ludo Z-Man 18/05/2007 12:57

A votre avis, c'est une blague ? :)

Dr Orlof 05/05/2007 17:07

Totalement d'accord avec toi : film assez classique de Franco mais assez beau. J'avoue pour ma part préférer les films plus "expérimentaux" qu'il tourna à la fin des années 60 et aux débuts de années 70 avec ses divines muses (S.Miranda, Lina Romay...). Des films comme La comtesse noires, Vampyros lesbos ou ses adaptations de Sade me comblent. J'aimerais beaucoup découvrir également ses WIP films qu'il tourna en Allemagne dans les années 70 : ça doit valoir son pesant de choucroute!

Ludo Z-Man 07/05/2007 17:33

Je redecouvre, là en ce moment, et j'essaie d'en voir que j'ai jamais vu et il y a de quoi faire vu la filmo du bonhomme.J'en reparlerai sans doute bientôt !