MANIAC de Dwain Esper (1934)

Publié le par Ludo Z-Man

Continuons dans l’enfer du cinéma américain des années 30 afin de découvrir l’un des pionniers les plus étonnants du cinéma d’exploitation. En effet, Dwain Esper s’impose incontestablement comme le digne ancêtre des producteurs fous, ces faiseurs excentriques, ces opportunistes géniaux qui ont fait les grandes heures du bis. David Friedman, Harry Novak et même notre Marius Lesoeur national (le créateur de la firme Eurociné) lui doivent tout, en quelque sorte. Rendons donc à César ce qui lui appartient. Bien avant les sulfureux époux Findlay (dont on reparlera sous peu), Dwain Esper se lance dans le cinéma en compagnie de celle qui sera son épouse, Hildegarde Stadie. Ils se rencontrent au début des années 20 et c’est elle qui fournira les sujets et écrira les scripts de ses premiers méfaits cinématographiques. Ils s’installent à Los Angeles et fondent leur compagnie de production. En plus de produire et de réaliser ses propres films, Dwain Esper, fort de son expérience dans le domaine des circuits d’exploitation, n’hésitera pas non plus à racheter des films afin de pouvoir les diffuser à sa façon. Les méthodes de Dwain Esper sont à la fois les derniers vestiges d’un cinéma vu et présenté comme une pure attraction foraine et en même temps ses films anticipent sur le mauvais goût décomplexé du cinéma bis des années 60.

Revenir sur Dwain Esper, c’est aussi pour moi, le temps d’une parenthèse, l’occasion de rappeler que le bonhomme est relié au destin tortueux d’un autre grand film fou : Freaks. Le chef d’œuvre culte et maudit de Tod Browning, le plus beau film du monde (j’oblige tout ceux qui ne l’auraient par hasard jamais vu à se précipiter dessus à peine après avoir achever la lecture de cette note), ce monument ultime et indépassable sur la beauté des monstres et sur la monstruosité de l’âme humaine eut en effet une carrière longue et chaotique, alors même que son metteur en scène avait définitivement abandonné le métier pour vivre reclus à Malibu chez un couple de vétérinaires, après le décès de son épouse. Bien qu’Irving Thalberg, le patron de la MGM, se soit battu pour que le film aboutisse, Freaks sera conspué par les critiques, charcuté par la censure, interdit dans certains pays (en Angleterre par exemple) et passera au final inaperçu, tombant ainsi dans l’oubli. L’œuvre va alors subir une longue période de purgatoire jusqu'à sa résurrection dans les années 60. Ironiquement, Dwain Esper va ramener Freaks au fondement de son sujet, celui de l’attraction foraine et sensationnaliste. "We told you we had living, breathing monstrosities. You laughed at them, yet but for the accident of birth, you might be even as they are! They did not ask to be brought into the world, but into the world they came. Their code is law unto themselves. Offend one and you offend them all!" comme le disait le présentateur dans la scène d’introduction du film. Bien qu’ayant coûté 300000 dollars à l’époque, c’est sans aucun regrets ni scrupules que Louis B. Mayer en cède les bandes et vend les droits à Dwain Esper pour la modique somme de 5000 dollars, ce qui était pour ainsi dire une affaire. Des 1948, Freaks se retrouve affublé d’un « Dwain Esper presents » et verra même son titre modifié en Nature’s Mistakes (on ne peut plus clair) et en Forbidden Love (titre ô combien trompeur). Il devient un pur produit d’exploitation, une aberration filmique, à peine digne d’un Terror of Tiny Town et ses cow-boys lilliputiens. Dix ans plus tard, plus personne ne peut voir le film. Vendu, mutilé, censuré, Freaks est désormais un film perdu. Ce n’est que dans les années 60 qu’on pourra enfin le revoir, malgré la rareté des copies encore exploitables. Esper vendra sans se faire prier les droits du film, se faisant ainsi rembourser son prix d’achat. Fin du chapitre. Aujourd’hui, Freaks est le classique respectable et prestigieux que tout le monde connaît.

Bien avant Re-Animator de Stuart Gordon ou même The Body Shop dont nous parlions récemment, les savants fous éclaboussaient les écrans de cinéma avec leurs horribles expériences. Maniac, hallucinante tambouille trash, excroissance grand-guignolesque vintage, nous ramène aux balbutiements du genre. Dans la lignée des films d’horreur de l’époque qui puisent dans le patrimoine de la littérature fantastique classique, Hildegarde Stadie nous propose ici une relecture assez libre et pour le moins hasardeuse de l’univers d’Edgar Poe. Entre deux clins d’œil lourdingues au Chat Noir, Maniac nous raconte en fait comment un savant fou tente de ressusciter les morts grâce à une substance qu’il a créée. Aidé par Maxwell, un assistant un peu perturbé, il s’introduit par effraction dans une morgue afin de pouvoir expérimenter sur des cadavres. Si les premiers essais sont concluants, le professeur finit par proposer à son assistant de devenir son principal cobaye. Déjà sérieusement dérangé, le pauvre homme bute son mentor. Fort d’être un ancien acteur (et en effet quel comédien subtil que ce William Woods dont c’est le seul rôle au cinéma !), Maxwell se déguise, emmure le corps du professeur et prend son identité afin de poursuivre ses expériences. Enfin, poursuivre, pas vraiment car ça va vite dégénérer pour devenir franchement n’importe quoi ! Un patient vient le voir plutôt mal en point et Maxwell ne trouve rien de mieux que de lui injecter une solution d’adrénaline ultra-violente en intra-veineuse. S’en suit un grand moment de délire ou le malade se transforme en bête furieuse et libidineuse, tentant de violer une jeune fille suicidée que le savant avait ramenée à la vie. L’acteur se prend alors pour King Kong, c’est rigolo, tandis que l’actrice hurle et se débat à demi-nue dans ses bras. Le meilleur moment du film et de loin.

Faut-il en fait préciser que Maxwell est donc définitivement passé du côté obscur de la force comme en témoigne de nombreux monologues fiévreux montés en surimpression avec des stock-shots d’une adaptation muette de L’Enfer de Dante réalisée par Henry Otto en 1924. C’est bien l’une des rares idées de mise en scène d’un film dont la forme reste platement théâtrale. Même dans les scènes de dialogues, les acteurs regardent parfois la caméra comme s’ils s’adressaient d’abord au public. Et tout cela est surtout d’un sérieux absolu. En effet, le film commence par un long texte se basant sur les théories d’un certain professeur Sadler qui nous explique le fonctionnement du cerveau et ses dérèglements sous l’effet de la psychose qui engendre les pires pervers et criminels. Par la suite, le récit sera entrecoupé de panneaux détaillant les différentes pathologies et névroses illustrées par le film. Cette volonté didactique est évidemment anéantie par les outrances aberrantes du scénario et les comédiens totalement en roue libre quand il s’agit de mimer l’hystérie furieuse. A ce titre, Maniac demeure remarquable par les audaces graphiques dont il fait preuve : si l’érotisme est souvent présent par le biais de jolies demoiselles se baladant en petite tenue (une des scénes, une discussion intime entre l’épouse de Maxwell et ses copines, ne semble être là que pour émoustiller le spectateur) et même de brefs plans de nudité, le grand-guignol surgit au détour d’un pétage de plomb mémorable ou Maxwell court après son chat, lui arrache l’œil et l’avale sous nos yeux ébahis.

Cinématographiquement désastreux et totalement idiot, Maniac (aussi exploité sous le titre de Sex Maniac !!!) est une pièce de collection, la source de toute une partie du cinéma d’exploitation et le brouillon de nombre de séries B et Z que j’ai chroniqué jusqu’ici. Le genre d’incunable obscur et déviant, indispensable pour tout cinéphile pervers digne de ce nom. Nous n’en avons pas fini avec Dwain Esper, puisque tout au long de sa carrière, ce dernier aura eu le souci louable d’aborder les sujets les plus tabous avec courage et audace. Son dernier film, tourné en 1948, sera un documentaire intitulé The Strange Love Life of Adolf Hitler !

Publié dans série bis

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Dr Orlof 10/04/2007 23:34

Je ne connais pas Esper mais ta note est allêchante. Pour Newfield, son western avec les nains est, effectivement, assez hallucinant et le bonhomme récidivera en tournant un western entièrement interprété par des Noirs. En quelque sorte, on peut dire qu'il est un véritable précurseur en matière de discrimination positive!
J'attends avec impatience ta note sur les Findlay. Vas-tu nous parler du mystérieux Snuff ou des films pornos de la mère Roberta?