IL ETAIT UNE FOIS… LE DIABLE de Bernard Launois (1986)

Publié le par Ludo Z-Man

La première fois, j’ai rien compris. Enfin pas tout. Disons que je m’attendais à voir un film. Je me cale dans mon fauteuil, je commence à regarder, puis peu à peu le flou, la brume, la confusion, quelque chose de trouble et d’inquiétant qui m’envahit. Incapable de me rendre compte de ce que j’avais vu, d’appréhender la chose, j’allais me coucher. La révélation se produisit le lendemain. Deuxième vision (comme si l’intuition m’avait incité à ne pas trop laisser mûrir le film dans ma tête), et là le choc, un véritable trip cinématographique comme on en vit que trop peu, une longue hallucination audiovisuelle dont je ne suis guère encore remis. Et donc, me direz-vous, qu’est-ce que ce film ? Ca raconte quoi ? Je ne sais pas très bien. Ca a l’air de quoi ? C’est difficilement descriptible, du domaine de l’indicible lovecraftien. Vous allez me dire, on est mal barré pour une chronique et vous aurez raison. Ecrire sur ce film est un défi tant l’objet échappe furieusement à toute analyse critique digne de ce nom. Même le second degré n’est pas une solution, bien que le film puisse légitimement plonger son spectateur dans l’hilarité la plus intense et la plus jouissive.

 

Bon, soyons pragmatique, le générique : c’est un film de Bernard Launois. Cinéaste peu prolifique, Launois commence directement dans le X dans les années 70 (des trucs genres Lachez les chiennes ou Les dépravées du plaisir) puis tente une percée dans la pantalonnade franchouillarde avec Touche pas à mon biniou (rien de sexuel ce coup-ci) interprété par Sim  et Henri Genés et Sacrés Gendarmes et un casting encore plus prestigieux : Jacques Balutin, Daniel Prevost et l’indispensable Robert Castel. Toute une époque ! Alors vous vous dîtes, un représentant de la grande époque de la comédie Z avec Philippe Clair, Max Pecas et compagnie, c’est bien joli mais qu’est ce que ça vient foutre sur Série Bis ? Et bien figurez que le film testament de Launois, son ultime don à l’histoire du cinéma sera un film d’horreur, un vrai film d’horreur bien de chez nous. On en a assez peu parlé ici, c’est vrai, mais le cinéma d’horreur en France, c’est très peu de films mais avec un spectre assez large, de Franju aux panouilles Eurociné torchées à l’arrache et bidouillées par leur génial producteur Marius Lesoeur (voire le féerique La revanche des Mortes-Vivantes de Pierre Reinhard, le film de zombies le plus délicieusement craignos de tous les temps !). Et puis il y a donc ce Il était une fois… le diable, retitré pour l’exportation Devil Story et qui nous propose une sidérante expérience cinématographique. Launois pensait-il qu’il ne pourrait jamais aller plus loin ? Toujours est-il qu’il semble avoir abandonné le cinéma depuis. Si quelqu’un a des nouvelles de lui, qu’il transmette. Qu’il sache aussi qu’il y a de vrais fans de son film.

 

Vous avez vu deux paragraphes, et on n’a même pas parlé du film en lui-même ou à peine ? Sans doute pour reculer l’échéance terrible (qui a dit « il fait du remplissage » ?) qui consistera à mettre des mots sur les images et les sons de ce pur trip hypnotique. Car oui, la meilleure façon de regarder ce film, c’est comme je l’ai vu la première fois. Il faut se laisser aller. Oublier qu’on va se mater un film d’horreur français sans doute un peu Z (au fond et sur les bords), déconnecter les neurones et se laisser submerger par le maelström de sensations. Série Z, nanar, délire absurde, divagation surréaliste, grand film détraqué : et si Il était une fois… le diable était tout ça à la fois ? Au-delà de toute classification, que vous finissiez le film hilare, les larmes sur les joues, le ventre noué ou bien les yeux hagards, vitreux, exorbités, je vous le dis, Devil Story vous laissera sur le carreau, même les bisseux les plus blasés d’entre nous. Je ne vois pas comment je peux mieux vous donner envie, je vous garantis : vous n’avez jamais vu un film comme ça avant ! Les premières minutes sont trompeuses (enfin toutes proportions gardées) : un monstre… vala, déjà, premier problème, décrire le monstre. Alors imaginez, un type défiguré, la peau toute fripée (un peu comme le papy dans Massacre à la tronçonneuse), bref un tueur un peu freak, qui gémit et hurle tout le temps et qui charcute à coup de couteau tout ce qui bouge. Ah oui, petit détail : il porte un costume de SS.


 

Ca commence assez bourrin d’ailleurs, il faut voir notre monstre SS s’acharner à coup de poing contre un pauvre gamin que se baladait dans la forêt sans rien demander à personne. En 10 minutes, on a droit à un survival du terroir complètement survolté où tout est tellement outré que ça en devient sublime. Sur des accords de claviers Bontempi déchaînés, notre tueur nazi trucide à la chaîne un malheureux campeur, un vieillard tombé en panne et sa pauvre femme qu’il abat à bout portant avec un fusil à pompe ! On n’a guère le temps de se demander si nous ne sommes pas devant une énorme parodie, que deux autres personnages, dans une voiture immatriculée en Floride, s’arrêtent eux aussi sur le bord de la route après avoir crever un pneu. On est bien en pleine France profonde, rappelons-le. Une jeune femme blonde sort du véhicule pour marcher quelques mètres. Tandis que des grondements sourds se font entendre, une chose en caméra subjective s’approche d’elle. Un chat noir qui se balade dans les herbes l’observe aussi. Soudain, la terreur s’empare d’elle et le chat noir lui saute au visage. Des marques apparaissent sur ses mains. Son mari surgit soudain et le prend dans ses bras pour la soulager. Mais la blonde l’engueule, ce qui nous permet de découvrir que l’actrice qui l’incarne, Véronique Renaud, joue comme une savate, ce qui se confirmera dans la suite du film. C’est sans doute l’une des pires scream-queen de l’histoire du cinéma.


 

Le couple décide alors de passer la nuit dans un château qui les accueille chaleureusement, la porte du lieu s’ouvrant toute seule. Un couple de vieillards vit ici depuis longtemps. Ils expliquent au jeune couple autour d’un verre que le village est maudit depuis des siècles, depuis que des naufrageurs qui faisaient s’échouer les bateaux sur la côte, deux siècles plus tôt, ont mystérieusement disparu suite à l’arrivée d’un navire venu d’Egypte (!!!). Depuis il se passe des trucs bizarres dans le coin. C’est le moins qu’on puisse dire, puisque je vous rappelle qu’un nazi mongoloïde zigouille du touriste à tour de bras. Notre freak SS habite d’ailleurs dans une cabane paumée en pleine cambrousse, avec sa mère, une vieille marâtre qui le martyrise et l’engueule à la moindre occasion. La nuit, ils se baladent prés du château en traînant une charrette transportant un vieux cercueil en bois. Un cheval noir semble les suivre, cheval qui selon le vieillard du château serait « l’animal du diable ».  La nuit tombée, la jeune femme, réveillée par les hennissements du cheval, sort du château. Terrifiée par l’étalon noir, elle s’enfuit en voiture et tombe, prés d’un petit cimetière, sur la vieille et son fils difforme qui s’apprêtent à déposer leur cercueil dans un caveau. Manque de chance, le monstre lui tombe dessus et la capture. Mais soudain, notre serial-killer débile semble attendrie par la jeune femme. On comprend en fait qu’elle est le sosie exact de sa sœur morte. Frangine décédée mystérieusement et enterrée dans le caveau en question.

 

Alors évidemment raconté comme ça, ça a l’air assez dense comme film. Or si le film démarre sur les chapeaux de roues, le rythme se ralentit assez vite pour plonger dans une lenteur hypnotique dont il ne remettra plus. Cela dit, ce n’est pas un reproche (on ne s’ennuie pas une seconde en fait et c’est ça qui est fort !) d’autant qu’en effet le scénario lâche la bride tout le temps : ça n’arrête pas ! Et c’est pour ça que c’est irracontable. Et la suite est encore plus folle. Je vous jure, essayez, prenez des notes, vous comprendrez vite que c’est impossible de s’y retrouver. Mais là où c’est complètement génial, c’est quand on comprend que le film va bien plus loin qu’une empilade de scènes plus ou moins aberrantes. Par exemple, la structure onirique du film est évidente (et vous croirez sans doute que je vous ai lâché un truc en disant ça, mais croyez moi ce n’est pas le cas !) accentuée par l’étrange passivité de l’héroïne. Les limites entre le rêve et la réalité s’effacent très vite et l’on s’étonne alors de voir ce qui commençait comme du gore Z bête et méchant tenter de s’aventurer dans un fantastique onirique pas loin des œuvres de Jean Rollin. Seulement, c’est comme si le film s’était déjà enfoncé trop loin dans sa folie, dans sa logique de détraquement du récit. Le montage est à ce titre sidérant comme dans cette séquence hallucinante ou le vieux chasseur tente d’abattre le fameux cheval du diable. Jamais dans le même plan, le cheval et le vieillard évoluent de manière totalement indépendante, irrémédiablement isolés par un montage entièrement en faux raccords répétés inlassablement pendant de longues minutes, séquence elle-même répétée plusieurs fois sur toute la durée du métrage (ce qui devient vertigineux quand on se rend compte que le cheval du diable a aussi des dons d’ubiquité).

A ce stade là, la question de la « faute » de montage, de « l’erreur » de script ou de « l’incompétence » du metteur en scène n’a même plus à être posée. Le spectateur sait, irrémédiablement, et c’est là le profond délice de ce film, que tout peut arriver, sa logique folle, peut-être résultat de milliers d’approximations diverses à on ne sait quel stade de la fabrication, n’a plus de limite. Le jeu toujours faux des acteurs, la bande son saturée de bruitages répétés en boucle, la musique aussi stressante qu’obsédante (la Toccata de Bach répétée à chaque plan d’extérieur du château) concourent à créer un sentiment d’étrangeté et d’absurdité absolument fascinant. Le rythme du film (le temps indéfini du rêve clairement, le film se déroulant une nuit d’équinoxe « ou la nuit est égale au jour ») est constamment imprévisible, faisant basculer le film dans le grotesque voire le burlesque (le personnage pathétiquement ridicule du monstre nazi et puis les effets gore sublissimes…) d’où l’hypothèse assez sérieuse d’une volonté parodique de la part de l’auteur : par exemple, on a droit à un des flash-backs les plus incongrus que je connaisse, puisqu’on nous remontre une scène qui s’est déroulé une minute plus tôt. Il fallait oser. Le plus étonnant, c’est qu’il y a de belles idées notamment tout ce qui tourne du mystérieux navire échoué, mais le film, long dérapage totalement incontrôlé, laisse un nombre incroyable d’interrogations en suspens.

 

Pour rendre hommage au film, on pourrait alors imaginer les interprétations les plus folles (pas pour le rationaliser donc, mais pour aller encore plus loin dans le délire, le vrai sens du film): et si cette histoire était le point de vue d’une morte ? voire même le point de vue du chat (qui serait en fait… le diable !!!) ??? qui sait ? Si vous avez la chance de tomber sur ce film, n’hésitez à joindre vos avis et vos interprétations à cette note. Et en fait, avec le recul, je me demande même si j’aimerais avoir le point de vue du Bernard Launois himself ou de ses acteurs. Enfin, vous verrez, on se pose forcément la question, on se dit qu’un film aussi déréglé, aussi chaotique n’a pu avoir qu’une conception chaotique (ou peut-être pas justement !). Et en même temps si on le savait, là pour le coup, ça casserait presque le mystère, ça atténuerait la magie de cette merveille méconnue du bis français.

Publié dans série bis

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Fabien 14/07/2011 18:45



Bonjour,


 


juste pour vous dire (pour ceux que ça interesse) que le film sortira bel et bien pour de bon le 12 septembre prochain avec les bonus suivants :


Il était une fois Devil Story : documentaire original de 32 minutes sur le film
Hollywood Devil Story : L’histoire interdite – documentaire parodique
Bande-annonce originale
Commentaire audio des scènes clés par Bernard Launois
Commentaire audio de 400 spectateurs ébahis en direct de la Cinémathèque française
Le tournage de Devil Story vu par FR3 Normandie – document d’époque
Ethnologie et cheval du diable, France Mannequin, et d’autres surprises made in Nanarland !


 
Film : 16/9 compatible 4/3 – Audio : Français, Anglais (mono)
Durée totale du DVD : 160 minutes


 


Le Prix du DVD est de 14.90€ sur www.sheep-tapes.fr


 


(pré commande à 12€90)



LAUNOIS Bernard 08/05/2011 17:15



Louis BUNUEL 'profession' Réalisateur lors de la réalisation de son film au mexique La mort en ce jardin avec Simone Signoret et Georges Marchal
,il stoppa en cour de tournage une scéne importante. L'assistant héberlué lui demande tout est bien maitre que ce passe t'il. Parmis les curieux il remarqua un petit garçon qui jouait avec une
tortue " Veux tu me la préter lui demande Bunuel" et il ordonne a l'assistant de la mettre sur le passage des commédiens. Pourquoi cela Maitre, Moi je ne sais pas dit Bunuel, mais les journaliste
eux trouverons bien!!!! C.Q.F.D. 


 



Fabien 16/03/2011 11:26



Film qui sortira au mois de mai avec plein de bonus en DVD ! Dont un documentaire sur le film avec B. Launois lui-même !



Bernard LAUNOIS 10/02/2010 19:12


réponse au commentaire n°8 posté par PETE TOMBS du 12/11/2009 -
comment vous contacter, demander mon é-mail a ce blog.
a votre disposition --- Bernard LAUNOIS



Pete Tombs 12/11/2009 20:33


Cher Mr Launois. Si vous voyez ceci, s'il vous plaît contactez-moi. Je suis intéressé par votre film pour une édition DVD aux EU. Merci beaucoup en avance! Pete