THE WOODS de Lucky McKee (2005)

Publié le par Ludo Z-Man

Quel meilleur retour pour Série Bis que de pouvoir enfin parler d’un cinéaste pour qui votre hôte éprouve une grande sympathie et d’un film dont je vous avais rebattu les oreilles à l’époque où l’on ne savait pas encore si on allait pouvoir le voir un jour. Alors, oui, encore une fois, on regrettera que ce nouvel opus prometteur d’un cinéaste dont il faudrait être aveugle pour ne pas voir du moins son talent, en tous cas sa singularité, échoue directement dans les étagères des vidéo-clubs, passant à côté d’une sortie en salles amplement méritée. Oui, nous sommes face à un film bâtard, ayant stagné longtemps dans les tiroirs de la MGM, sans doute pas sorti indemne de querelles douteuses avec les producteurs et les distributeurs au point d’être plus ou moins renié par son auteur. Mais voilà, il suffit de quelques plans à The Woods pour nous faire oublier ce genre de considérations et à McKee pour nous inviter à plonger dans son univers doux et inquiétant qu’on est bien trop content de retrouver. On se dit alors qu’on va mettre tout cela de côté pendant 90 minutes et qu’on attendra un peu avant de jouer au jeu typiquement cinéphile du « film maudit/fantasmé ».

 

Sur une douce ritournelle sirupeuse typiquement sixties, la caméra serpente les bois d’une forêt tranquille. Une jeune fille dort paisiblement. Elle voit (rêve ?) qu’elle se promène dans cette forêt et qu’elle vide prés d’un arbre un bidon d’essence. Dans une profusion de surimpression, l’image est peu à peu gagnée par les flammes et le visage poupin de notre héroïne prend soudain un air inquiétant. Heather, notre adolescente perturbée et pyromane, est envoyée par sa mère dans un internat pour jeunes filles paumé au milieu des bois. Accueillie par la directrice, Miss Traverse, elle montre vite, plus ou moins malgré elle, un caractère atypique et hostile à l’autorité. Malgré cela, on lui accorde une bourse pour qu’elle puisse poursuivre ses études dans l’établissement. Mais ses nuits deviennent vite agitées puisqu’elle entend des voix qui semblent provenir de la forêt. Qui hante les bois à proximité de l’école ? Qu’est-il arrivée à cette jeune fille qui occupait le dernier lit du dortoir et qui a été hospitalisée sans raison ? On reconnaît l’affection de McKee pour les univers féminins et les héroïnes fortes. A travers le personnage d’Heather, il prouve encore une fois sa capacité à explorer avec finesse et crédibilité les états d’âme d’une jeune adolescente. McKee insiste assez peu sur la rigidité de la discipline imposée aux élèves et préfère se concentrer sur leurs relations teintées de sexualité plus ou moins refoulée : la rivalité avec les chipies du groupe qui, en référence à la chevelure rousse de l’héroïne, l’ont affectueusement surnommée « Fire Crotch » (motte en feu !) et l’amitié féminine naissante.

 

Et puis il y a la relation encore plus trouble entre Heather et la directrice, sorte de substitut maternel à la fois menaçant et conciliant. Agnes Bruckner campe une Heather à la fois forte et sensible tandis que Patricia Clarkson est éblouissante dans le rôle de Miss Traverse, en alliant une douceur déconcertante et une froideur vraiment inquiétante. Seul acteur masculin important, c’est Bruce Campbell qui joue le rôle du père d’Heather. Fan acharné, McKee ne peut s’empêcher d’adresser de gros clins d’œil à Evil Dead, accentuant le décalage entre un Campbell maladroit, presque burlesque malgré lui et le reste du casting. C’est d’ailleurs l’autre constante du cinéma de Mc Kee, ses références parfaitement assumées, explicitement revendiquées. Dans May, son premier long métrage, le personnage masculin adorait le cinéma de Dario Argento. Peu étonnant donc, que Suspiria soit en quelque sorte le film matrice de The Woods. Pourtant, McKee n’a rien d’un vulgaire copiste et le prouve encore une fois ici. Pour installer l’atmosphère ouatée, sensuelle et angoissante qui sied tant à son univers, sa mise en scène s’épanouit cette fois-ci dans un classicisme élégant qui pourrait paraître prudent si, au sein d’un Scope particulièrement maîtrisé, il ne faisait pas preuve d’une fluidité et d’une légèreté lumineuse. La photo aux couleurs très travaillées et la bande son remarquable, l’utilisation d’une partition originale étrangement feutrée et de chansons pop retro (1) évoquant des ambiances lynchiennes, concourent à une séduction réelle et un envoûtement immédiat.

 

Pourtant, le film ne décontenance pas toujours pour les bonnes raisons. D’abord on est surpris par le rythme du film : là où McKee nous avait plutôt habitué à prendre son temps, la narration de The Woods lâche très vite ses cartouches, ce qui a pour effet de nous placer d’emblée en terrain connu. L’intrigue avance assez vite (même si le suspense est plutôt bien entretenu), et les scènes donnent l’impression de se succéder sur un rythme sec, haché, assez elliptique et qui tranche avec la fluidité soyeuse de la mise en scène. Le film a ainsi du mal à imposer son tempo, et les vrais climax ne sont pas forcément ou l’on croit : le retour du personnage de Ann pendant la chorale donne lieu à une scène bien plus troublante que des moments d’épouvante pure un peu trop conventionnels. Il faudrait alors détailler le final qui en moins d’un quart d’heure révèle tous les secrets de l’histoire et fait basculer le film dans le fantastique le plus débridé et le grand-guignol assumé. Or si à ce moment là, le film ne sacrifie en rien à son élégance visuelle (on note avec quelle économie McKee utilise les SFX ou avec quelle sobriété il amène le coup de théâtre final), il se résout avec une brièveté frustrante, comme si cette apothéose horrifique (un beau carnage gore filmé en sépia !!!) n’atteignait pas la puissance dramatique espérée(2). On pourra alors se poser des tas de questions, s’imaginer à quoi pouvait bien ressembler le montage original, regretter le classicisme ou bien l’originalité bridée d’une telle œuvre ou admirer avec quelle classe de petit maître McKee se tire d’un film de commande.

 

Mais on pourra surtout s’enthousiasmer devant le plaisir évident que distille le film, beau moment de fantastique retro loin de tout académisme poussiéreux, délicieuse sucrerie empoisonnée confectionnée avec un art consommé du genre. Et se dire que si le cinéaste continue sur cette voie, l’avenir nous promet de beaux films. Personnellement, j’attends ça avec impatience.

 

Ah oui, donc, c’est sorti en zone 1 avec des sous-titres français et aussi en zone 2, je crois, venu de l’autre pays du fromage. Chez nous aussi donc ce sera du « direct to DVD » pour début 2007, impossible d’espérer mieux. Les chanceux pourrait voir le film en salles à Strasbourg, le 29 octobre, pendant la délocalisation annuelle de l’Etrange Festival (beau programme d’ailleurs puisque le nouveau Satoshi Kon, autre habitué des merveilles privées de grand écran, y sera projeté).

 

(1)    L’utilisation des chansons de Lesley Gore est un vrai petit bonheur pour qui connaît sa musique.

(2)   Surprise d’autant plus étonnante que les plans de cette scène entrevus dans le trailer que j’avais mis en ligne il y a quelques mois étaient tous en couleurs.

Publié dans série bis

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Dr Orlof 18/10/2006 20:01

Ah! Je commençais à m'inquiéter... Très content de te revoir et ne nous lache plus pendant d'aussi longues périodes :-)