FEMALE CONVICT SCORPION : BEAST STABLE de Shunya Ito (1973)

Publié le par Ludo Z-Man

Je crois avoir déjà brièvement fait allusion à la série des Joshuu Sasori, adaptation d’un manga de Tooru Shinohara qui allait donner lieu à l’un des plus beaux avatars du film de prison de femme : La Femme Scorpion de Shunya Ito. Ce film et sa suite existent en DVD chez nous (1): donc, si vous ne les avez jamais vu, si vous ne connaissez pas ces films, et avant même de continuer de lire cet article afin de savoir de quoi il en retourne, courez les voir. N’hésitez plus. Vous avez de la chance. Vous risquez de prendre une sacrée claque. Shunya Ito a une carrière bien étrange et la rareté de ses films empêche d’en avoir les clefs. En fait, la saga des Sasori, pierre angulaire du cinéma d’exploitation nippon, compte une dizaine de films (six films jusqu’en 1977 puis une reprise dans les années 90). Ito inaugure la série en réalisant les trois premiers volets. Une fois, ce pied mis dans le monde du bis en plein age d’or, il se retire aussi tôt. Il ne reviendra visiblement qu’au milieu des années 80, avec des films traditionnels, succès récompensés dans leur pays. Les trois chefs d’œuvres de Shunya Ito nous conduisent aux confins d’un cinéma extrêmement libre et novateur dans sa manière d’aborder des genres à priori très codifiés. Puisque nous allons parler du troisième volet de la saga, je ne m’étendrais pas sur les deux précédents afin de ne pas non plus gâcher à certains le plaisir de la découverte.

 

 

 

 

 

Rappelons juste le point de départ : Matsu est enfermée en prison, après avoir été trahie par son amant. Dans l’enfer carcéral, la jeune femme blessée devient un animal sauvage et rebelle, au point qu’on la surnomme Sasori, le Scorpion. Liberté et vengeance sont ses principales motivations et chaque épisode ne sera que variation sur ces deux thèmes. Ce serait bien trop simpliste de décrire l’évolution de la série comme une négation progressive des codes du cinéma d’exploitation. En effet, si le premier opus se rattache au genre du Woman In Prison (et aussi du Rape and Revenge et de ce fait constitue de par sa qualité, une introduction parfaite pour les néophytes au monde merveilleux du bis asiatique), les volets suivant s’en éloignent progressivement. Malgré un scénario riche en éléments sulfureux (une plongée très glauque dans le monde de la prostitution) ce troisième épisode titré Beast Stable, est littéralement transcendé par la mise en scène de Shunya Ito, qui lui insuffle une liberté de ton absolue. Le récit a beau s’inscrire dans un Japon urbain assez réaliste et profondément dépressif, la puissance d’évocation du style élève le film bien au-delà du simple brûlot social de la même façon que chaque genre convoqué (le WIP, le western, le polar, le manga, le gore, le fantastique) et chaque influence (Ito avait sans doute vu les films de Seijun Suzuki, pouvait-il avoir vu ceux de Mario Bava ?) sont assimilés, revitalisés, sublimés. On dépasse le stade du simple collage pop : tout le film est traversé d’un souffle onirique et baroque absolument étonnant(1).

La mise en scène explose dans l’utilisation brillante du Scope, un sens du cadre et du montage remarquablement inventif et poétique. La linéarité du récit est disloquée par l’irruption soudaine du grotesque (le bras coupé du flic au début qui ressurgit d’une manière pour la moins inattendue) ou d’un surréalisme étonnant, une incroyable capacité à créer des images d’une beauté graphique profondément marquante, proche d’un Dario Argento dans sa veine la plus abstraite et la plus poétique. Vous n’étes pas prés d’oublier ce moment où Sasori émerge des flammes au milieu des égouts ou le plan final qui se termine sur le regard intense et puissant de Meiko Kaji, le genre de regard noir ébène que ne renierait pas un Sergio Leone. Meiko Kaji, d’ailleurs. Comment ne pas en parler ? L’actrice du mythique Lady Snowblood, qui trouvait ici son autre grand rôle marquant. Créature sublime à la beauté glacée, aux yeux perçants, elle hante le film de son charisme puissant. On raconte que c’est elle qui suggéra à Ito de limiter son nombre de dialogue quitte à la rendre quasi-mutique, rendant le personnage encore plus opaque et fascinant. On sait aussi que les débordements scabreux du cinéma d’exploitation ne la tentaient guère (elle quitta la maison de production Nikkatsu qui donnait à l’époque dans le roman-porno) et elle regretta le départ de Shunya Ito au point de quitter la saga des le quatrième épisode. Son aura étincelante est indissociable de l’impact que peut avoir le film sur le spectateur. C’est sans doute l’une des plus belles icônes féminines du cinéma bis, incarnation puissante et radicale de la révolte. Mieux que les films engagés, ce qu’on aime à Série Bis : du grand cinéma enragé.

 

  

 

(1)      La femme Scorpion, le premier volet est sorti chez HK dans le coffret Femmes fatales avec Les menottes rouges, polar flashy ultra-violent et fort sympathique. Elle s’appelait Scorpion est sorti chez Studio Canal dans la défunte collection Cinéma de Quartier supervisée par Jean Pierre Dionnet.

Publié dans série bis

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Enjo 23/09/2006 16:52

Les films de Shunya Ito sont clairement incomparables à un produit honnête de la vague pinku comme peut l\\\'être Les Menottes Rouges qui repose ici sur une bonne dose d\\\'action violente dans un bordel monstre. Miki Sugimoto n\\\'a ni la présence, ni la chance de tourner dans un film qui lui offre véritablement un premier rôle tenu jusqu\\\'au bout (car faut avouer que dans les Menottes, elle passe au second plan alors qu\\\'elle est censée être la grande héroine flic impitoyable). Tandis que Meiko Kaji s\\\'impose par sa présence, un regard et un rôle magnifique de femme trahie jusque dans sa croyance personnelle. Ce personnage est nuancée, on est loin de la mignone flikette évincée de sa propre histoire (...).  Je pense que ça reste deux bons films, même si ma préférence va du côté de Sasori 41 en parti grâce à une mise en scène magnifique sachant nous donner autant à voir qu\\\'à apprécier paisiblement. (m\\\'enfin pour Beast Stable j\\\'avais pas été convaincu, quand je l\\\'ai vu j\\\'avais le choc du premier opus sur la conscience *_*)(aahhh ce drapeau flottant avec fierté, ce Soleil Levant spectateur de la violence d\\\'une société moralement morte!).

Casaploum 04/09/2006 00:13

J'ai regardé Les Menottes Rouges dernièrement, c'est très très mauvais, même pour du film de genre. Est-ce que ce premier épisode de La Femme Scorpion est largement supérieur que Les Menottes Rouges ?

Ludo Z-Man 04/09/2006 11:08

J'aime bien Les Menottes Rouges personnellement pour sa vulgarité trés "catégorie 3 avant l'heure" mais ca reste une oeuvrette mineure face à la série des Scorpion par Shunya Ito. La mise en scéne trés maniériste est sublime, vraiment élégante, et c'est un bonheur constant. Aprés, on peut ne pas accrocher à ce mélange trés particulier de cinéma d'exploit' et de mélange de genres assez radical qui va piocher un peu partout pour le retravailler à sa sauce.

dr Orlof 29/07/2006 18:48

Je viens de découvrir "Elle s'appelait scorpion". Effectivement un choc! Ce film est une merveille et on se rend compte une nouvelle fois que Tarantino connait bien ses classiques puisqu'il a emprunté la chanson du film pour "kill Bill".
La mise en scène de Ito est epoustoufflante (ces appartés théâtrales qui résument la vie des sept prisonnières...) et d'un rare lyrisme. C'est une des plus belles découvertes que j'ai fait depuis longtemps et j'espère découvrir d'autres films du mystérieux Ito...
NB : l'actrice est effectivement sublime...