ISOLATION de Billy O’Brien (2005)

Publié le par Ludo Z-Man

Sorti un peu de nulle part, Isolation est une co-production anglo-irlandaise qui confirme que comme en Espagne, le cinéma fantastique fait des siennes de l’autre côté de la Manche. Et si il n’est point encore venu le temps où il se décidera à prendre l’Eurostar et à venir tenter une percée en France, c’est bien en France et à Gerardmer qu’Isolation se voit couronné d’un Grand Prix qui lui permet d’avoir les honneurs d’une sortie en salle, ce qui n’est pas donné à tout le monde en ces temps de vaches maigres (ou de vaches mutantes, on va le voir), preuve en est le destin malheureux du beau Fragile, le dernier opus de Jaume Balaguero, doublement primé et pourtant expédié en DVD sans passer par la case « grand écran ». Donc, voilà, Isolation sort en salles, on y va, on en profite, quitte à faire confiance à un palmarès de festival pas toujours très fiable (souvenons-nous les baudruches Fausto 5.0 ou Tale of two sisters (1), ou même l’année d’avant le pâlichon Troubles…).

 

Isolation nous fait partager le quotidien peu glamour d’un fermier, paumé au milieu de nulle part, travaillant d’arrache-pied pour faire tenir son exploitation agricole. Baignant dans une atmosphère grisâtre, à hauteur d’hommes, les pieds plongés dans la boue, le film est tout sauf accueillant et sent bon la déprime rurale. Ce qui est frappant, c’est la manière dont le réalisateur arrive malgré tout à nous faire entrer dans son récit, en ne forçant jamais l’identification. C’est même tout le contraire : le milieu y est décrit avec un réalisme documentaire des plus âpres et les personnages sont brossés avec une sécheresse et une rudesse impressionnante. Autant le dire, rien n’attire ici la sympathie de prime abord, y compris le héros, un fermier opaque, tout en amertume et en rancœur. En fait, le film est tellement brut de décoffrage qu’il finit par en devenir fascinant : et c’est vraiment du cinéma, car loin de s’enfermer dans une esthétique académique de docu-fiction (d’autant que l’aspect social du récit reste admirablement discret), la mise en scène, par le biais d’un Scope très rigoureux, très travaillé mais aussi très rugueux installe de manière lente et hypnotique une atmosphère d’étrangeté latente et d’angoisse très viscérale. A ce moment là, l’horreur peut s’immiscer par petites touches, toujours brutales, inattendues, autant de climax qui précipitent l’ensemble vers le cauchemar attendu.

 

Si le développement de cette histoire de bovins mutants reste somme toute très classique (toute la deuxième partie est à ce titre beaucoup moins surprenante), c’est aussi que la mise en scène de Billy O’Brien est plus efficace dans l’installation d’un climat que dans le registre de l’horreur pure, celle des mutations horribles provoquées par les manipulations génétiques. La peur, ici, prend mieux quand elle est latente que quand elle est explicite. En tant que série B exploitant un sujet brûlant (on attend d’ailleurs les poules tueuses dans le prochain délire de Lloyd Kaufmann, le boss de la Troma), Isolation fait preuve quand même d’une réelle efficacité quand il s’agit de transformer nos vaches en monstres lovecraftiens. Le suspense s’installe avec une étonnante sobriété, sans ostentation mais avec maîtrise. Et surtout il y a cette étrangeté et cette froideur, qui personnellement, m’ont fait penser à l’atmosphère des tous premiers Cronenberg (la scène de la caravane vers la fin évoque instantanément Shivers !), cette terreur à la fois glaciale et viscérale (2). Vous allez me dire, ce n’est pas rien comme compliment ! Certes, mais malgré les quelques carences dans l’écriture et un deuxième acte plus terne, au final, c’est le plaisir d’un fantastique franc du collier qui l’a emporté, le genre de film qu’il fait bon voir en ce moment. Après tout, le classicisme a parfois aussi ses bonnes vertus.

 

(1)      Je sais que ce film est beaucoup apprécié, en plus par des personnes aux goûts très surs ! Du coup, je me sens un peu seul, à ne pas du tout l’aimer…

(2)   Avec par contre, un certain humour en moins, ce qui fait qu’à mon sens Billy O’Brien, un peu trop sage, reste en deçà du Maître.

Publié dans série bis

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