UNE AUTRE IDEE DU CINEMA…

Publié le par Ludo Z-Man

A propos de deux documentaires : Midnight movies : From the Margin to the Mainstream (2004) de Stuart Samuels et Inside Deep Throat de Fenton Bailey et Randy Barbato (2005).

 

 

 

J’adorerais rencontrer John Waters. De tous les réalisateurs dont on entrevoit à longueur d’interview la personnalité, c’est (avec David Cronenberg bizarrement) celui dont le personnage m’attire la plus grande sympathie, en plus de mon admiration pour son statut d’artiste. Juste pour dire qu’il est sans doute un peu dans le plaisir que j’ai pu prendre aux deux documentaires dont je vais vous parler et dans lesquels il intervient avec toujours ce mélange d’élégance, d’intelligence et de malice qui le caractérise. Comme beaucoup d’enfants des années 80 et donc cinéphiles des années 90 (la décennie pendant laquelle ma cinéphilie s’est vraiment peu à peu forgée), les seventies produisent une indiscutable aura de fascination, celle d’une époque de créativité et de folie qui a sombrée à l’aube des années 80. Je ne suis sans doute pas le seul à avoir rêver devant les films de la génération des barbus (Scorsese, De Palma, Spielberg et les autres..), même si après on voit autre chose, et on comprend mieux comment ça s’est passé, ce qui s’est joué entre le succès de Star Wars et le cataclysme de Heaven’s Gate. Aujourd’hui, ce fantasme que j’ai de cette époque, né des visionnages de ces film, est récupéré par le cinéma actuel : j’ai d’ailleurs le sentiment (mais peut-être me trompe-je ?) que si la France porte encore sa Nouvelle Vague sur le dos, l’Amérique, elle, ne cesse de viser ses années 70 comme horizon artistique et une possibilité de rédemption, si on en croit les influences des jeunes cinéastes de la dernière génération, voire cette industrie hollywoodienne qui pille à coups de remakes son propre patrimoine. A quand un remake de Easy Rider ou de Massacre à la tronçonneuse… ah merde, ça, c’est déjà fait ! C’est en tous cas (et sans nier leurs qualités), il me semble, la raison d’être des documentaires dont je vais vous parler : Midnight Movies et Inside Deep Throat.

« Beaucoup de gens m’ont dit que des qu’ils avaient une nouvelle conquête, ils l’emmenaient voir Eraserhead et suivant leur réaction, ils restaient avec elles ou pas. » David Lynch

Ben Barenholtz, le directeur du Elgin Theater à New York, décide un jour d’utiliser son cinéma pour proposer des films en séances de minuit. Tout commence quand lui arrive un film étrange dont personne ne voulait entendre parler, El Topo, un western ésotérique signé Alexandro Jodorowsky. Trop différent, trop bizarre, trop violent, trop choquant, El Topo n’est pas adapté au grand public. Les séances de minuit seront donc consacrées à des films atypiques, susceptibles de séduire un public à la recherche d’un cinéma alternatif. Le succès est énorme et le concept du « Midnight Movie » devient un véritable phénomène. C’est l’histoire de ces films que raconte Midnight Movies, le documentaire de Stuart Samuels, en donnant la parole aux cinéastes, aux producteurs et aux exploitants. Ici, la nostalgie joue à plein, le film tentant avant tout de récréer l’ambiance qui régnait lors de ses séances où se précipitaient un public divers et marginal, dans une atmosphère hystérique, dopées aux vapeurs de marijuana. C’est aussi et surtout l’utopie d’un cinéma indépendant qui se construit en dehors des contraintes des grands studios et des circuits de diffusion classique. Une époque ou un succès naît de l’engouement du public et de la croyance des gens qui l’ont fait : Eraserhead ne quittera jamais l’affiche du Elgin Theater, malgré ses premières séances désertes et ne deviendra un succès qu’après une longue année. Le nouveau circuit crée par la réussite des Midnight Movies permet à des films de trouver leurs spectateurs (comme pour Night of the Living Dead de Romero mais aussi des films anciens comme Freaks de Tod Browning ou Reefer Madness qui sont redécouverts et deviennent cultes) mais crée aussi un espace de liberté pour les cinéastes qui, dans une époque politiquement et moralement troublée, viendront mettre de grands coups de pieds dans la fourmilière. Si le film décortique correctement les liens entre les bouleversements sociaux et l’arrivée de ces films (les révoltes estudiantines, le VietNam, la mort de Martin Luther King ou l’arrestation de Charles Manson qui signe la fin de l’ère « peace and love », en gros la contestation de tout ce qu’ont été les années 60), il choisit de ne concentrer que sur quelques classiques, des œuvres inoubliables (Pink Flamingos, The Harder They Come, The Rocky Horror Picture Show, Eraserhead…) dont les genèses chaotiques mériteraient un film pour chacun, et tout cela vire vite aux livre d’image auxquels les commentaires amusés des intervenants confèrent une bonne humeur agréable mais qui semble rester à la surface. John Waters est de loin le plus intéressant, prenant un plaisir évident à raconter ses méfaits. Si ce plaisir est forcément un peu le nôtre, le film finit par prendre la forme d’un bonus DVD de luxe, au point de se vautrer sur la fin en passant volontairement à côté de sa conclusion : comment l’industrie hollywoodienne a tué ce phénomène en le récupérant à l’aune des années 80. Nostalgie, quand tu nous tiens…

 

C’est justement cet aspect là que traite frontalement Inside Deep Throat en allant rechercher les témoins du plus gros scandale des années 70, celui du premier film pornographique américain, Deep Throat de Gerard Damiano. Financé en quasi-totalité par l’argent de la mafia qui avait la main mise dans les années 70 sur l’industrie du porno, Deep Throat passe très vite de son statut de petit film à l’argument aberrant (une fille dont le clitoris est placé au fond de la gorge) essentiellement inspiré par les talents de fellatrice de son actrice principale, Linda Lovelace, à celui de phénomène de société, incarnant à lui tout seul le bouleversement des mœurs et la dite « révolution sexuelle », mais devenant aussi le bouc émissaire de toute une Amérique ultra-puritaine incarnée par la politique rétrograde de Nixon, ultime rebut des agonisantes années 60. Grace à un montage énergique, s’appuyant sur une documentation importante, le film dramatise assez efficacement une histoire d’une densité romanesque incontestable (on n’est jamais très loin du Boogie Nights de Paul Thomas Anderson) et qui voit un groupe de gens (Damiano et ses acteurs) projeté au sein d’un véritable scandale : Deep Throat, en plus de son incontestable valeur « éducative », renvoie à la face de l’Amérique sa propre hypocrisie qui en contrepartie, le lui fait payer. L’acteur Harry Reems est condamné à la prison pour avoir jouer dans le film. Mais déjà Nixon est broyé par le scandale du Watergate (dénoncé par un certain « Gorge Profonde ») et le porno explose dans le monde entier. La pertinence de ce documentaire est de mettre en perspective cette histoire dans le présent : pas seulement au regard des destins broyés de ses acteurs (l’épilogue est sordide : Damiano a vite arrêté le cinéma, Linda Lovelace s’est mise à militer contre la pornographie et est morte dans la misère en 2002… et encore le film fait l’impasse sur bien des aspects glauques de leurs histoires) mais aussi dans l’explosion de l’industrie du sexe, contaminant tous les médias, cédant sa valeur transgressive à l’obscénité du commerce et du consumérisme (l’idée même de « cinéma pornographique » est devenue une contradiction dans les termes) tandis que l’ordre moral, rétrograde et puritain, est toujours à sa place. Plus que l’échec d’une forme d’utopie, une certaine innocence qui s’est perdue.

 

 

Midnight movies : From the Margin to the Mainstream sort en salles le 21 juin 2006.

Publié dans série bis

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