IMPRINT (collection Masters of Horror) de Takashi Miike (2006)

Publié le par Ludo Z-Man

Difficile, quand on est cinéphile, téléphage et fan d’épouvante, de ne pas avoir entendu parler de la série Masters of Horror, treize épisodes, treize moyen-métrages (car tout cela ressemble souvent à du vrai bon cinéma et pour cause), treize cinéastes, pas forcément des maîtres de l’horreur, ce n’est pas péjoratif mais les liens qui unissent certains d’entre eux au genre « horreur » sont plus ou moins vagues, quant au terme « maître » il peut paraître poussif, pour certains réalisateurs des générations les plus récentes, aussi talentueux soient-ils. Outre ces considérations d’ordre sémantiques, on dira que globalement la série réserve des beaux moments : je ne vais pas m’aventurer dans une analyse développée de tous les segments (d’autres l’ont fait et très bien), juste histoire ne pas être trop neutre, je dirais que les films qui m’ont le plus séduit étaient étrangement les plus légers, ceux qui jouaient la carte de l’humour, de la malice et du ludique : la satire malicieuse chez Joe Dante, la fantaisie tranquille de John Landis, ou le romantisme déconnant et coloré de Lucky McKee. Bonne nouvelle donc : la série est reconduite (malgré un succès d’audience mitigé, je crois) et la plupart des cinéastes de la première fournée remettent le couvert : Hooper, Argento, Carpenter, Mick Garris (wouarf..) entre autres… sauf… Takashi Miike, le bad guy de la bande qui n’aura même eu l’honneur de voir son épisode diffusé sur Showtime. Nous allons tenter de comprendre pourquoi.

 

Quelques temps après son segment pour le film collectif Three… Extremes, anthologie du fantastique asiatique, Miike se retrouve ici dans un exercice relativement semblable à la différence prés que le tournage se fait ici en langue anglaise avec un acteur principal américain, Billy Drago. Pourtant, Miike joue sur son terrain. Adaptée d’un roman de l’écrivain Shimako Iwai, l’histoire se déroule au Japon et voit un journaliste américain partir en quête d’un amour perdu, en fait une prostituée nommée Komomo. Dans une maison close ou il passe la nuit, une femme étrange au visage difforme lui raconte son histoire liée au destin pour le moins tragique de Komomo. Le moins qu’on puisse dire c’est que Miike prend son temps pour installer son atmosphère, celle d’un Japon ancien, plutôt fantasmatique, auquel le point de vue du héros étranger (interprété par un Billy Drago très théâtral, et parfois à la limite du « jouer faux ») semble conférer une certaine distance, une sorte d’étrangeté factice. Esthétiquement, le film est d’ailleurs très léché, et le rythme est lent, plongeant le spectateur dans un sentiment à la fois de torpeur et de malaise. C’est très déroutant. Puis arrive l’autre personnage, celui de la prostituée défigurée dont le visage déformé par un rictus effrayant contraste avec le jeu plutôt sobre de l’actrice.

 

A l’instar de The Box, son court de Three… Extremes, Imprint dérive après une longue exposition vers une structure narrative complexe et gigogne en flash back : au fil de ces décrochages qui évoquent le passé de la prostituée, le Japon dévoile son versant cauchemardesque, dont les stigmates défigurent le visage de cette femme. Plus que dans l’accumulation invraisemblable de transgressions qui jalonnent le récit (dont la plus délicate pour les Etats Unis semble avoir été le traitement plutôt direct du thème de l’avortement), ce sont les outrances grotesques totalement folles que se permet Miike qui ne cessent pas d’étonner, tant elles contrastent avec la forme presque sage, apaisée du film. Il s’inscrit brillamment dans cette tradition décadente de l’ero-guro (1) dont la fascination pour les monstres, les déviances sexuelles et les mutilations rappellent le cinéma de Teruo Ishii. Visiblement, sur le plateau, Miike a eu toute liberté pour aller aussi loin qu’il le pouvait dans l’horreur graphique et certaines scènes sont assez épouvantes à regarder. C’est à la diffusion que ça a posé problème. Construit comme un cauchemar, le récit s’enfonce dans l’horreur, tandis qu’à la manière de la seconde partie d’Audition, la limite entre rêve et réalité vacille peu à peu. Le dénouement, d’une noirceur absolue (malgré une pirouette finale un peu trop attendue et prévisible), choisira d’ailleurs de maintenir cette ambiguïté. La comparaison avec Audition paraît d’ailleurs inévitable, tant Miike en retrouve pas mal de thématiques : celle de l’enfance traumatisée et surtout celle de l’homme basculant dans la folie à force de poursuivre une chimère en guise de femme idéale.

 

Miike a donc osé : un condensé d’horreur pure, complètement fou, trash et outrancier, dénué de tout second degré, assez glauque et éprouvant. On replace alors l’objet dans son contexte, et on se dit que c’est la télé américaine qui a produit ça : c’est quand même ahurissant même si elle s’est rétractée au moment de le diffuser. Le film sortira quand même en DVD avec les autres épisodes.

 

 

(1) Contraction de « érotique » et de « grotesque », l’ero-guro est un courant artistique typiquement japonais en peinture et littérature, basé sur une représentation outrancièrement violente de la sexualité, illustré au cinéma par les films de Teruo Ishii.

Publié dans série bis

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Commenter cet article

Norman bates 10/06/2006 11:07

Tout à fait d'accord. Sauf que je pense que le second degré existe chez Miike, tout comme dans le magnifique Audition. Il n'y a qu'a voir le délire de Dead or Alive pour s'en rendre compte.

Ludo Z-Man 13/06/2006 19:45

Il y a du grotesque et de l'humour noir dans cet Imprint, mais on est pas malgré tout dans le second degré parfois quasi-parodique de Ichi The Killer par exemple.