Tentative (vaine) d’analyse de l’œuvre de TOMAS TANG

Publié le par Ludo Z-Man

Comment tenter l’approche de quelques unes des œuvres phares d’un cinéaste qui n’a en fait peut-être même pas existé ? Quand on y pense, ça a quelques chose d’assez magique. Parce que bon, il y a les films d’Alan Smithee mais leurs auteurs restent identifiables malgré quelques belles absurdités comme le fameux An Alan Smithee Film signé par Alan Smithee lui même, comme une sorte d’auto-fiction involontaire. Tomas Tang, c’est plus obscur comme cas. Car comme bons nombres de réalisateur de Z (comme ce bon vieux Jesus Franco), Tomas Tang s’est caché derrière une grande quantité de pseudos bidons (Ted Kingsbrook, Joe Livingstone) mais il serait lui même un pseudo utilisé par d’autres personnes, en particulier le mythique Godfrey Ho, cinéaste avant-gardiste et escroc patenté, pilier de la firme IFD et de la trouble compagnie Filmark. En plus, Tang serait mort dans l’incendie frauduleux des bureaux de la production au milieu des années 90. Bref, c’est l’une des arnaques les plus aberrantes de l’histoire du bis, loin devant les plagiats gentillets du père Mattei.

 

 

Là où ça devient magnifique, c’est que les films de cet obscur cinéaste/producteur tiennent du même niveau de malhonnêteté, plongent dans le même état de perplexité, baignent dans la même confusion trouble. Et pour cause, les méthodes de fabrication de la maison Filmark, en plus de flirter sans complexe avec l’illégalité, pourrait figurer en tête du « Guide illustré du cinéaste Z ». En effet, spécialisé dans le bidouillage de pelloche et le caviardage de bobines, la firme pousse la méthode toujours plus loin. Certes dans l’histoire du genre, on trouve de nombreux cas similaires, y compris en France : il suffit de se balader dans la filmographie de la compagnie Eurociné pour trouver pas mal de merveilles, truffées de stock-shots et autres bandes parasitées d’inserts pornos. Avec l’impressionnant Flic ou Ninja, Godfrey Ho signe un chef d’œuvre d’absurdité en saucissonnant un espèce de rape and revenge foireux, de provenance obscure, et en y incluant des scènes de combats de ninjas sans aucun rapport, interprétés par de vieux routiers du bis local (c’est aussi la grande époque du cinéma d’exploitation philippin), Richard Harrisson ou Bruce Baron. Vous avez donc compris la technique : on prend un film qui existe déjà, on tourne des bouts de scènes avec des acteurs occidentaux sur un scénario vaguement improvisé et on mixe l’ensemble en essayant grâce à de grossières astuces de montages de faire croire que c’est un seul et même film. On ressort le tout sous un autre titre et le tour est joué.

  

 

 

 

 

Au début des années 90, Filmark vit son chant du cygne et l’obscur producteur fantôme Tomas Tang avance caché derrière de douteux pseudos et livre des perles ultimes à mi-chemin entre le collage conceptuel et le canular expérimental. Special Commando, par exemple, signé d’un certain Larry Huton, tente un croisement audacieux entre l’actioner style Rambo et un splendouillet western thaïlandais (!) doublé d’un remake asiatique de Drôles de dames. Autant dire que ça déchire tout. La narration, franchement abstraite, défie toute description. Précisons que le héros est un terroriste, enfermé dans un camp de prisonnier, après avoir comploté pour dérober un missile. Il a trahi son pays et a échoué. Il se confie à deux autres prisonniers. Et là, flash back. En fait, il était chargé de recruter un expert en fission nucléaire de nationalité thaïlandaise (mais qui s’appelle Georges !) mais ce dernier est récupéré par les services secrets US qui lui demandent à lui et ses potes de retrouver le missile volé. Toute l’étrangeté du film est basé sur le fait que le flash back (donc le méchant américain qui raconte son histoire) est composé à 90% des bouts du métrage thaïlandais… donc du coup, il raconte pas son histoire !!! Voire même une histoire auquel il n’a pas pu assister !!!! De cette « dissonance », Tomas Tang tire un film flou, incertain, où les relations entre les personnages ne sont jamais clairement expliquées, comme chez Antonioni. Même au bout de plusieurs visions, l’intrigue reste désespérément nébuleuse. L’une des grandes zones d’ombre du film restant l’invincibilité de certains personnages qui se font tirer dessus à bout portant plusieurs fois et se relèvent sans égratignures. Seule une balle en pleine tête permet de les tuer. Pourquoi ? On n’en saura rien. Bricolé à la va-vite sur la table de montage, Special Commando vaut aussi par son petit quart d’heure de scènes rajoutées, bâclées avec un budget anémique, trois acteurs et une poignée de figurants dans un coin de foret et une vieille baraque. Les deux méchants complotent derrière un mini bar, tandis que le quartier général américain se réduit à une seule pièce décorée d’un malheureux drapeaux des Etats-Unis. Le jeu d’acteur est éblouissant, notamment le duo de méchant et leurs expressions outrées. Ajoutons que j’ai vu le film en VF et que le doublage est un véritable cataclysme. Impossible de ne pas exploser de rire quand l’un des personnages meurt : les gémissements poussés par les doubleurs fatigués sont hilarants.

Plus atypique, Crocodile Fury est un parasitage d’un film thaïlandais, où une fille réincarnée en crocodile géant et volant terrorise les habitant d’un village. Le premier quart d’heure est époustouflant : le reptile en caoutchouc fait irruption dans le village et bouffe tout ce qui bouge. Les figurants hurlent, courent dans tous les sens, se jettent dans la flotte contre toute logique. Au milieu de ça, on croise une sorcière qui marmonne des formules magiques bidons (manamanaeuh… mananamanananama… manaeuh, manimano manu mana mana… !) tandis que des truands se font tirés dessus et que des militaires sont attaqués par des vampires chinois. Sur ce, un américain moustachu voit les résultats du carnage et vomit à plusieurs reprises. Vous n’y comprenez rien ? C’est normal. Rarement une ouverture aura été aussi chaotique : tout s’enchaîne sur un rythme hystérique sans aucune explication. On comprend ensuite que la sorcière contrôle les fameux vampires chinois et connaît (vaguement) Cooper, un mage qui commande les crocodiles qui attaquent le village. Vous aurez compris qu’à aucun moment l’histoire des vampires et celle du crocodile se recoupent puisqu’elles ne proviennent pas du même film. Par ailleurs, on remarque la nette supériorité qualitative du métrage thaïlandais, qui malgré la ringardise de ses effets spéciaux baignent dans une ambiance kitsch et colorée plutôt sympathique. La folie des scènes d’attaque du crocodile est irrésistible : on a même droit à des effets gores complètement grand-guignolesques (geysers de sang, membres dévorés). En comparaison, la sorcière et ses vampires sautillants nous ramènent dans les tréfonds de la nullité la plus crasse. Au bout de trois quart d’heure de film, un type se pointe, un certain Bruce (un type en treillis qui marche avec des Kickers) et le moustachu américain doit l’éliminer. Du coup, c’est les vampires qui s’en chargent puis des zombies parkinsoniens barbouillés à la suie (mais d’où y sortent eux ???). Le dénouement est totalement opaque entre cauchemar cronenbergien (la sorcière qui accouche d’une tête volante !) et délire ésotérique (le plan final parfaitement énigmatique). Grandiose.

 

 

 

Le plan final de CROCODILE FURY. Mais quoi qu’est-ce ?

Spin-off de Crocodile Fury, Robo Vampire permet à Tomas Tang de recycler ses vampires et quelques décors de ses précédents films. On y retrouve même un des deux méchants de Special Commando en trafiquant de drogue et le moustachu de Crocodile Fury. Car c’est la drogue cette fois-ci, transportés dans des cercueils par des vendeurs cupides, qui réveillent nos vampires endormis. Très vite, ceux-ci se remettent à sautiller et à attaquer les humains. Heureusement, un GI lègue son corps à l’armée et on en fait un cyborg surpuissant, clone discount de Robocop. Écrit un jour de cuite, plombé par un rythme léthargique, parasité par une sous-intrigue moisie (extraite d’un film d’action obscur mettant en scène une équipe de mercenaires aux prises avec d’autres trafiquants), Robo Vampire s’étire jusqu’à l’absurde dans des scènes de dialogues nébuleuses et des combats approximatifs auquel la démarche des personnages (les vampires avancent en sautillant tandis que le robot marche très très très très lentement) confère un dynamisme assez particulier. Ca aurait pu être le film-somme de Tang vu l’étendue des genres convoqués (polar, action, guerre, horreur, fantastique, SF, kung-fu…) et la synthèse audacieuse du cinéma bis occidental et des genres typiquement asiatiques dans un refus radical de la narration traditionnelle. Mais bon, là, il est peut-être allé un peu trop loin. D’ailleurs un bon conseil : évitez de visionner tout ça d’une seule traite. D’abord parce que des films pareils, il faut que ça mûrisse. Ensuite parce que je vous garantis pas qu’il n’y ait pas d’effets secondaires.
Merci au site NANARLAND sans qui ces films seraient encore peu connus.

Publié dans série bis

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Dr Orlof 13/05/2006 19:48

Dis moi, tu as le don d'aller chercher des perles dont je n'ai jamais entendu parler. Mais comme d'habitude, ta note fait rêver et elle est superbe!
Où vas-tu dénicher ces nanars?

Ludo Z-Man 13/05/2006 20:16

J'ai mes rabatteurs ! ;)
 
En tous cas, ca déconne Over Blog, mes images disparaissent, la mise en page de ma note est bordélique...
 
J'ai laissé un commentaire chez toi sur le Truffaut et il apparait pas... :(