SEX AND FURY de Norifumi Suzuki (1973)

Publié le par Ludo Z-Man

C’est avec un beau pinku eiga(1) des familles que les hostilités reprennent sur Série Bis : Sex and Fury (Furyô anego den) une production Toei réalisée par Norifumi Suzuki. Il faut le dire : le pinku eiga reste encore un territoire peu défriché par les cinéphiles français et longtemps L’Empire des sens, le célèbre chef d’œuvre de Nagisa Oshima, monument quasi-indétrônable d’érotisme cinématographique(2), fut l’arbre qui cacha la foret. Le pinku reste donc un genre confidentiel, destiné aux DVDphiles et vidéophiles archéologues et aux festivaliers avertis. De temps en temps, on exhume une pépite. Ce fut le cas du Couvent de la bête sacrée, superbe huis clos dans un couvent, grand moment de cinéma déviant loin de toute nos conceptions intello-franchouillardes de l’érotisme au cinéma. C’est un film du même réalisateur dont nous allons donc parler aujourd’hui Norifumi Suzuki, un spécialiste du genre.

Depuis qu’elle a assisté enfant au meurtre de son père, Ocho rumine sa vengeance. Devenue arnaqueuse et pick-pocket, elle se retrouve mêlée à de sombres machinations politiques qui la mettent sur la piste des meurtriers, identifiables par leur tatouages. L’originalité du cinéma de Suzuki, c’est d’apporter un piment à l’érotisme en n’hésitant pas à piocher dans les autres genres en vogue à l’époque. Si l’histoire de vengeance sert de nerf principal du récit, le film est un cocktail déroutant d’action, d’espionnage et de mélodrame. Une trame complexe qui surprend notamment par sa volonté de s’inscrire dans un contexte politique et historique précis (celui du Japon de l’ère Meiji au pouvoir contesté et rongé par la corruption) dans lequel on pourra se perdre aisément. Le résultat est d’autant plus déconcertant que si le récit suit son cours, Suzuki, lui, procède par décrochages successifs. La mise en scène oscille alors entre un classicisme sage donnant un cachet réaliste à l’évocation historique et des trouées délirantes où le cinéaste peut donner libre cours à son excentricité.

Suzuki s’affirme en un talentueux cinéaste pop (la BO est d’ailleurs au diapason), sorte de récupérateur de formes et de motifs qu’il mêle avec une audace formelle surprenante : le meilleur du film intervient alors lorsqu’il ose frôler le scabreux ou le ridicule et qu’il n’y tombe pas. Sortant de son bain, Ocho se bat toute nue et sabre sous la neige une bonne dizaine de combattants à elle toute seule : le genre de scène inconcevable que Suzuki transcende par la seule élégance de son style. La chorégraphie est fluide, le découpage précis, les effets gore percutants : c’est à la fois très iconoclaste et très beau. Et puis il y a ce sublime intermède sado-masochiste qui anticipe sur Le couvent de la bête sacrée, où l’héroïne est fouettée devant une assemblée de nonnes avec en fond un Christ crucifié. Grand moment. Malheureusement, tout le film n’est pas de la même tenue comme cette fusillade finale faisant un usage maladroit du ralenti. D’ailleurs, tout ce qui concerne le personnage de Christina Lindberg qui joue une joueuse de poker tentée de trahir les siens par amour pour un anarchiste, est peu intéressant comme si Suzuki ne croyait guère à cet imbroglio mélodramatique (mais nous non plus). Christina Lindberg, actrice suédoise qui marquera à jamais l’imaginaire des cinéphiles en nymphette vengeresse dans le mythique et interdit Thriller : a cruel picture de Bo Arne Vibenius, paraît ici un peu perdue.

 

On saluera donc l’insolence de Suzuki qui casse l’académisme de son récit par de violentes ruptures de ton. Ici, l’érotisme n’est pas un élément autour duquel on s’efforce de construire un film, mais quelque chose qui surgit pour faire exploser les limites de cet univers. C’est singulier et gonflé, mais le résultat reste fort inabouti. Et là qu’est ce que j’apprends, en lisant le dernier Mad Movies, un coffret DVD titré Pinku Violence (en zone 1 malheureusement) avec le film Terrifying Girls High School de ce bon vieux Suzuki : on y retrouve Reiko Ike l’héroïne de Sex and Fury, dans une histoire qui mélange le pinku, l’action, le WIP et le teen-movie avec des écolières délurées qui affrontent des nazis furieux.

 

N’en jetez plus, je bave !

 

(1) Le film érotique nippon.  

 

(2) je remet d’ailleurs là le classement des 10 films les plus érotiques de tous les temps issus de la passionnante enquéte de ce cher Pierrot : 1er: Mulholland drive (David Lynch) 2ème: L’empire des sens (Nagisa Oshima) 3ème: Basic instinct (Paul Verhoeven) 4ème: Lost highway (David Lynch) In the mood for love (Wong Kar Waï) Lucia y el sexo (Julio Medem) La leçon de piano (Jane Campion) 8ème Attache-moi (Pedro Almodovar) Les valseuses (Bertrand Blier) Le nom de la rose (Jean-Jacques Annaud)

Publié dans série bis

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Dr Devo 31/03/2006 09:43

Vivement le prochain article...Dr Devo.

Dr Orlof 17/03/2006 19:26

Ah, oui, faut faire une note sur ce film car je n'en connais rien si ce n'est ces quelques lignes de Bouyxou écrivant que la version la plus "explosive fut présentée à Cannes (au marché du film) en 1973. De longs plan hard, volontairement dérangeants, contribuaient à instaurer une impression de malaise et rendaient la dernière partie, très sanglante, encore plus terrifiante".
OK, mais ça parle de quoi?
NB: Le meilleur historien du cinéma au monde précise d'ailleurs que Christina Lindberg était visiblement doublée pour les scènes hard...

Dr Orlof 15/03/2006 19:09

Houah! ça a l'air vraiment bien. J'ai vu "le couvent de la bête sacrée" (un film étonnant) et c'est tout. Celui là existe t-il en DVD? Très belle note. Un blog qui parle de thriller, en grym film ne peut pas être mauvais!! Savais-tu que ce film d'Alex Fridolinski (alias Bo A. Vilbenius, comme tu le notes justement) a été tourné en...huit versions, "avec des dosages variables de sexe et de violence' précise JP.Bouyxou.
Voilà le genre d'oeuvre qu'on aimerait découvrir :)

Ludo Z-Man 17/03/2006 13:15

Malheuresement, Le couvent reste le seul film de Suzuki dispo en France en DVD.
 
Sinon, Thriller : a cruel picture, je l'ai vu dans une version théoriquement intégrale dite hard (avec des inserts de gros plans pornographiques). C'est quand même un film trés étrange. J'en ferais bien une note mais mes souvenirs sont un peu vagues.