LE MASQUE DU DEMON de Mario Bava (1960)

Publié le par Ludo Z-Man

C’est d’un grand classique dont je vais vous parler un peu aujourd’hui, histoire de surfer sur sa diffusion récente sur ARTE jeudi soir, où en fait, disons le, il valait mieux éviter de le regarder. En effet, mettons les choses au point d’emblée, je n’estime toujours pas avoir pu voir Le masque du démon dans une copie correcte et c’est pas la version diffusée l’autre soir qui allait arranger les choses. En effet, si l’on cherche à voir les films du grand Bava, on tombe malheureusement souvent sur des copies trafiquées par son ancien producteur Alfredo Leone qui continue des années après la mort du monsieur à exploiter ses chef d’œuvres dans des versions mutilées et reliftées. Une véritable ignominie qui fait de Leone l’homme contre qui on peut nourrir quelques envies de meurtres bien légitimes. Tout ça pour dire que jeudi soir, on eut droit à un master américain au prégénérique défiguré, rythmé par une ignoble bande son sythétique samplée sur un Bontempi, le tout anéanti par un doublage anglais infâme. Ca partait sans doute d’une bonne intention d’ARTE de diffuser une VO (?) mais pour le coup il aurait mieux valu diffuser la VF, certes bien usée mais qui avait moins le mérite de bénéficier d’une BO intacte(1). Quant à la version italienne d’origine, on la cherche encore.

 

Bava, donc, cinéaste matriciel du fantastique italien, le plus beau d’Europe sans doute, le plus passionnant, le plus riche, le plus extravagant qui en deux grosses décennies (fin des années 50 jusqu’au début des années 80) va explorer une large palette de styles, de genres et d’atmosphères. Bava, cinéaste longtemps mésestimé (même si Le Masque du Démon fut bien reçu en France), sans doute parce qu’il remettait trop en cause la notion trop rigide de l’Auteur de cinéma : la carrière de Bava part dans tous les sens, dans tous les registres, faisant côtoyer le génial et le pas terrible parfois au sein d’un même film, capable pourtant de réussir brillamment dans des registres inattendus, d’innover, d’inventer. Son influence durable le prouve. Après une longue carrière comme chef opérateur (voire plus puisqu’il aurait remplacé Jacques Tourneur pour finir La bataille de Marathon), c’est avec Le Masque du démon que Bava passe à la réalisation avec cette adaptation de Gogol. L’histoire d’une femme brûlée vive pour sorcellerie et qui revient se venger deux siècles plus tard en s’attaquant à ses descendants.

 

Tandis que la vague du fantastique gothique déferle d’Angleterre avec les films de la Hammer, Bava s’empare d’un sujet approchant au décorum similaire : landes embrumées, châteaux abandonnés, cryptes poussiéreuses. Mais à l’opposé des Technicolor flamboyants des films de Terence Fisher, Bava opte pour le noir et blanc. Un choix clairement dicté par des contraintes de budget mais qui forcent le cinéaste à faire preuve d’une réelle ingéniosité visuelle. Ici, le génie du cinéaste se nourrit de son expérience de chef opérateur. Bava sublime ce gothique de studio en jouant sur l’obscurité et les ombres. Sa lumière et ses cadres sculptent le décor, installent une atmosphère envoûtante. Si Bava suggère plus qu’il ne montre dans la lignée d’un Tourneur, il sait aussi avec trois fois rien créer des effets optiques surprenants d’une réelle poésie. Des apparitions fantomatiques ou un carrosse qui avance au ralenti dans le brouillard : des plans merveilleux dont la puissance d’évocation rappelle le temps du cinéma muet.

 

On pense aussi beaucoup à l’esthétique expressionniste du Nosferatu de Murnau, dont Bava retrouve pas mal d’éléments visuels et thématiques, notamment le motif du double à travers le personnage de la sorcière et de sa descendante, incarnées par la sublime Barbara Steele que ce film immortalise à jamais comme une des grandes icônes gothiques de l’histoire du cinéma. Cette jeune femme, mélange imparable d’élégance morbide et de beauté voluptueuse (ce plan charmant qui dévoile un crucifix ornant un décolleté de toute beauté) auquel on pardonne volontiers le registre un peu limité (même si le jeu un peu figé des acteurs participe au « style Bava »), fera une belle carrière dans l’épouvante italienne (des merveilles comme L’effroyable secret du docteur Hitchcock de Freda ou Danse macabre de Margheriti), bien qu’elle renia longtemps ces œuvres qu’elle jugeait mineures. Si un certain romantisme imprègne Le Masque du Démon, le film frappe pourtant par sa cruauté qui se traduit par quelques visions morbides saisissantes. Là, le noir et blanc permet d’atténuer la violence visuelle de certaines séquences mais le sadisme du supplice de la sorcière au début du film ou ces plans de cadavres putréfiés annoncent l’imagerie macabre des films de Lucio Fulci.

 

Cela dit, si Le Masque du Démon reste un film essentiel, je dois avouer que ce n’est pas mon opus préféré de Bava. En fait, même je tique toujours un peu quand on lance assez vite que c’est son meilleur film et qu’il n’a pas fait mieux après, alors qu’à mon sens, nous sommes ici en présence d’un essai, certes brillant (pas dénué de défauts cependant), mais annonciateur d’œuvres bien plus abouties, plus audacieuses encore. Et puis il y a la dernière partie de sa carrière dans les années 70, que je connais assez mal, je l’avoue, et où son style s’épure de plus en plus vers une évolution déroutante (comme dans l’hallucinante Baie sanglante). Bref, vous l’avez compris, Bava, on n’a pas fini d’en parler.  

 

(1)Cette version est d’ailleurs disponible sur le DVD Films sans frontières disponible au rabais sur le Net. Dans la même collection, on trouve aussi La longue nuit de l’exorcisme qui est en fait un remontage d’un film de Bava Lisa et le diable, caviardé de séquences tournées par Leone lui-même. Et dans le même genre, évitez cette fois-ci la VF du très beau Opération Peur (dispo chez Opening), dont la bande son est elle aussi complètement massacrée.

Publié dans série bis

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emilie 16/01/2008 17:44

salut,
je suis tombé sur ton blog de cinéma (très très bien d'ailleurs). Je suis (moi aussi) passionnée par cette drôle (?) de chose (j'ai un bac L cinéma). Si tu veux qu'on en discute un peu et tout et tout... écris-moi, j'en serai ravie.
A bientot ?
emilie
ps : si j'ai posté à ta critique BAVA, c'est parce que je suis fan de Tim Burton (cf Sleepy Hollow,)

Ludo Z-Man 18/01/2008 18:02

Je te remercie et je suis toujours ravi de l'arrivée de nouveaux lecteurs, en l'occurence d'une lectrice. Tu es la bienvenue par ici.Ludo Z-Man

Ludo 15/03/2006 18:42

Merci pour tes encouragements, Bertrand. Ca me fait trés plaisir.

Bertrand 11/03/2006 16:53

D'accord avec toi pour Le masque du démon qui ne me semble pas non plus être ce qu'il a fait de meilleur. Je mettrais bien plus volontairement en avant Opération Peur et la beauté plastique à pleurer de Le corps et le fouet ("Ah! Daliah Lavi").Sinon bravo pour cet excellent blog, et une très bonne continuation à toi.

Dr Orlof 11/03/2006 16:34

J'aime également beaucoup ce film (Ah! Barbara Steele). Je pense quant à moi que c'est un des meilleurs Bava mais cela ne veut pas dire que ses oeuvres postérieures sont négligeables (j'aime énormément "6 femmes pour l'assassin" et 'le corps et le fouet).
Par contre, "Liza et le diable" me paraît l'oeuvre la plus faible du maître.(Mais je suis loin de connaître toute la filmographie du maître)