LA CHOSE A DEUX TETES de Lee Frost (1972)

Publié le par Ludo Z-Man

Voici le plaidoyer anti-raciste le plus surréaliste de toute l’histoire du cinéma doublé d’un réquisitoire contre la peine de mort des plus croustillants. A l’origine de ce film, il y a le producteur Samuel Z. Arkoff qui, avec l’immense Roger Corman, fonda la légendaire AIP (American International Pictures) qui fut une usine de séries B et Z de 1954 au début des années 80 en gros. Dans le catalogue de la AIP, on trouve des trucs aussi magiques que The Astounding She-Monster, Muscle Beach Party, How to Stuff a Wild Bikini mais aussi de pures merveilles telles que les adaptations de Poe par Corman, ou encore Horrors of the Black Museum d’Arthur Crabtree, The Abominable Dr. Phibes de Robert Fuest, et même Dementia 13, le premier film de Francis Coppola.

Le réalisateur, c’est Lee Frost que je ne connaissais pas du tout, qui fut aussi acteur, scénariste, monteur et producteur de films obscurs, voire douteux : quelques mondos et même des nazisploitations(1). Le scénario est grandiose : Kirshner est un savant qui travaille sur des expériences de transplantations. Ses avancées scientifiques sont considérables mais le pauvre homme est malade et souffre d’un cancer en stade avancé. Accessoirement, c’est un sale con de raciste. Chez lui, il prolonge ses recherches : sur un gorille, il a réussi à greffer la tête d’un autre gorille. Pourquoi pas ? Le gorille, très en colère, s’échappe et on a droit à une superbe séquence où un type dans une costume de singe (à deux têtes donc) se balade dans toute la ville. On se dit alors que l’on est face à un film d’animal mutant et méchant, à la manière d’un Konga de John Lamont, mais notre pauvre gorille est plus crétin que dangereux puisqu’il s’arrête dans une supérette pour bouffer des bananes. Gag !

Après ce préambule stupéfiant, on comprend que le vrai objectif de Kirshner, c’est de trouver une possibilité de survivre à sa maladie. Son plan, c’est de pouvoir greffer sa tête sur un autre corps en bonne santé. Mais encore faut-il trouver un sujet qui puisse léguer son corps en perdant sa tête. C’est alors qu’un condamné à mort se désigne pour être le cobaye de cette expérience dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Du coup, on lui greffe la tête de Kirshner qui, loin de se réjouir d’avoir survécu à son cancer, découvre avec stupeur que le condamné à mort en question est noir. Abomination absolue pour un raciste tel que lui. D’autant que le prisonnier fraîchement libéré, désirent prouver son innocence va prendre la poudre d’escampette avec la tête du savant collée à côté de la sienne. Trucage de folie : sur les plans serrés, les deux acteurs sont dans le même costume. Dans les plans larges, une fausse tête mal attachée au comédien fait illusion.

Le scientifique raciste et irascible, c’est Ray Milland, qu’on vit jadis chez Billy Wilder et Alfred Hitchcock, mais qui eut ensuite une carrière très bis, chez Corman notamment avec L’horrible cas du docteur X que je compte voir bientôt. L’évadé black, c’est Roosevelt Grier, joueur de football américain qui a eu principalement des rôles dans des séries télé comme Les mystères de l’ouest, Des agents très spéciaux, Kojak ou Chips. Le film exploite quand même assez peu le comique d’un duo aussi insolite. Le récit vire soudainement à la traque et un bon tiers du film est occupé par une poursuite en bagnole à la Shérif, fais moi peur ou on casse du véhicule de police à tour de bras. C’est d’ailleurs affreusement mal filmé et monté à la truelle. On a même droit à un intermède en motocross, et voir notre héros à deux têtes semer les flics sur sa bécane, c’est assez croustillant. Le film, on s’en rend compte très vite, ne se prend pas une seule minute au sérieux, malgré un sujet qui avait du potentiel. A un moment, le black retrouve sa petite amie qui, semblant à peine s’étonner que son chéri à une tête de plus, lui demande carrément : « Dis-moi, on t’aurais pas greffé autre chose d’autre en double par hasard ? ». La classe ! Bref, tout ça n’a ni queue ni tête (si j’ose dire), mais ça semble assumé.

Le dénouement est l’un des happy end (?) les plus bâclés que je n’ai jamais vu. Mais voilà, le film reste jusqu’au bout d’un je m’en foutisme étrangement réjouissant, vestige d’un cinéma qui osait tout et n’importe quoi.

 (1) Genre très douteux de films érotico-horrifiques exploitant le fétichisme et l’imagerie liée au troisiéme Reich.

Publié dans série bis

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Mallox 19/12/2008 06:56

Quant au nazisploitation du sieur Frost, s'il s'agit de "Black Gestapo", ça ne compte pas vu que les ss sont joués par des noirs... tout un programme, n'est-ce pas ?!

Dr Orlof 18/02/2006 10:38

Hum, Robert Lee Frost! c'est du bon! Moins connu que Russ Meyer, il fut un spécialiste des "nudies" qu'il pimentait d'une certaine perversité. C'est assez rigolard. J'ai vu "Hot Spur" ("l'éperon brulant", tout un programme!) et "The Scavangers", western vaguement érotique qui va être rediffusé sur le câble cette semaine.
Hum! un blog qui parle de Frost et d'Amato : je vais revenir :)

Ludo Z-Man 18/02/2006 13:34

Oui, Scavengers passe cette semaine !
 
Encore un truc pour me faire raler de pas avoir le sat... :(