C’est par un film devenu un classique au sens propre du terme que je commence une petite série consacrée aux aberrations du cinéma américain des années 30 et aux pionniers du cinéma d’exploitation. En effet, si le cinéma bis semble commencer son age d’or dans les années 50, il est plus difficile d’avoir accès à des œuvres plus anciennes qui pourtant anticipent sur les outrances et les folies de ces films que nous aimons tant ici. Ca tombe bien : l’éditeur DVD Bach Films rend un hommage mérité à l’un des artisans les plus prolifiques de son époque, Sam Newfield (Samuel Neufield de son vrai nom), plus de 250 films au compteur en 40 ans de carrière, et dont la filmographie explose des les années 30, décennie où le bonhomme donne tout particulièrement dans son genre de prédilection : le western de série B. Mais il ne manquera pas d’aller explorer d’autres genres comme le rappelait récemment mon ami Pierrot dans sa chronique de Nabonga, un film d’aventures exotiques ultra-fauché avec un type dans un costume de gorille, ce qui est toujours un gage de qualité, c’est connu.
Mais c’est donc un western qui deviendra l’opus le plus connu du grand Newfield : en effet, à cette époque, il rencontre le producteur Jed Buell qui lui propose de tourner un film avec les « Singer Midgets », une troupe de nains chanteurs qui se produisaient avec succès dans des spectacles à Hawaï. Il n’en fallait pas plus pour enfanter un des objets cinématographiques les plus aberrants qui soient : un western musical avec des nains. All midgets casting, proclame fièrement le générique. De quoi s’étouffer avec son pop-corn. Le résultat a donc au moins le mérite de repousser les limites de l’imaginable. L’intrigue passe forcément au second plan face au sentiment d’étrangeté que dégagent les images du film. Il y en une pourtant : une vague histoire de rivalité entre deux familles de fermiers, les Preston et les Lawson, prises dans un complot manigancé par le méchant Haines qui jubile à mettre de l’huile sur le feu. Et au milieu de ça, une romance dégoulinante entre le fils Lawson et la fille Preston, façon Romeo et Juliette de l’Ouest Américain. Avec un concept pareil, il est aussi évident que la mise en scène se contentera du strict minimum. Et c’est là qu’on comprend l’un des paradoxes les plus étranges du film : malgré son principe franchement douteux et pour le moins excentrique, le film ne fait preuve d’aucun second degré. Nous ne sommes pas devant une parodie. Nous sommes dans un western qui tente de respecter toutes les règles et de reproduire tous les motifs du genre : course-poursuite, cavalcades frénétiques, complots, bagarres de saloon, corruption du shérif, vengeance
La taille des comédiens est donc la seule bizarrerie notable, et c’est bien ce que la mise en scène se plait à souligner en montrant que le décor et les accessoires n’ont pas été construits « à l’échelle » si vous me permettez l’expression. Du coup, pour l’orchestre du saloon, il faut deux musiciens pour jouer de la contrebasse. Reste que nos héros chevauchent des poneys lors des scènes d’action. Si l’amusante scène d’introduction façon music-hall semble donc annoncer une parodie délirante, c’est bien à un classique western matiné de comédie musicale auquel nous assistons. Même les intermèdes comiques et mélodramatiques ne font pas preuve de la moindre once d’ironie. Et si le film laisse globalement perplexe, c’est avec les fameuses scènes musicales que nous touchons le fond, le chœur de nains barbus qui improvisent une chansonnette chez le barbier du coin ou notre vaillant héros qui déclare son amour à sa belle donnent lieu à des moments particulièrement éprouvants qui vrillent les oreilles et scient les nerfs. Selon l’humeur, cette évocation de l’Ouest Américain à la mode Playmobil peut donc être vue comme une aberration particulièrement grotesque ou un sommet d’ennui totalement affligeant.
Les Grindhouse Movies et les films pour Drive-In se caractérisent souvent par un rythme extrêmement particulier qui aboutit d’intenses moments de flottements, étirements inutiles de la durée du film mais qui dans certains cas, magie du cinéma oblige, peuvent être élevés au rang de climax, effaçant toute notion du temps, précipitant le spectateur hagard dans un vertigineux trou noir cinématographique (le genre de phénomène qui fait du Devil Story de Bernard Launois une expérience de cinéma hors du commun). A moins qu’il faille voir cela d’un point de vue nettement plus prosaïque. Outre la nécessité du cinéaste de tenir ses 90 minutes avec un sujet rebattu et un scénario anémique (mais en même temps, faire du cinéma, n’est pas créer une durée ?), il faudrait sans doute expérimenter les conditions de visionnage qu’offraient ces salles des grandes villes, chez nous sur Times Square ou Hollywood Boulevard (ou de certaines salles de quartier en France) ou bien des Drive-In. Sur le siége avant de la voiture, le bras sur les épaules d’une jolie fille, venu là d’abord pour flirter, chaque temps mort du film se présentant comme une occasion idéale, la fille détournant le regard à intervalles réguliers à chaque fois qu’une pauvre bimbo se fait trucider par le méchant, laissant par ailleurs apparaître le corps plus ou moins dénudé de l’actrice sur fond d’accords cheap d’orgues survoltés, avant de replonger dans un rythme léthargique qui nous ferait perdre de vue le suspense du film. Ce qui serait bien dommage avec un film comme The Body Shop, on pourrait manquer des plans inestimables comme celui là :

Oui, oui, vous avez bien vu, le clap qui a vaillamment résisté à la table de montage. C’est beau.
The Body Shop est, disons le tout net, un énorme nanar, franchement gondolant et parfaitement affligeant, qui s’inscrit directement dans la lignée des films d’horreur les plus improbables que j’ai vu de ma vie. On doit la chose à J.G Patterson qui tient aussi le rôle principal du film, crédité sous le nom de Don Brandon, ce qui est aussi le nom de son personnage. L’histoire n’est absolument pas originale puisqu’on nous raconte celle d’un savant fou qui après le décès de son épouse, va tenter de se créer la femme idéale. Pour cela, il séduit (en les hypnotisant grâce à son regard irrésistible) de jolies jeunes filles et s’en sert pour composer sa créature de rêve. Transposition fauchée et sanglante du mythe de Frankenstein, le film ne prend à priori que peu de liberté et donc reste assez sage comparé à des bizarreries dont nous avons déjà parlé ici comme l’hallucinant Thing with Two Head ou le très psychédélique Invasion of Bee Girls. L’exposition est assez fabuleuse : c’est par une voix à la radio qu’on nous explique le point de départ du film, le décès de la femme de professeur Brandon, radio écoutée en fait par un type assis sur un banc dans un parc qui donne à manger aux canards. Le film commence donc la-dessus, par ce type qui regarde les canards et que (à moins que je n’aie pas fait assez attention) l’on ne reverra plus jamais, ni lui ni les canards. Enfermé dans son labo, le professeur entame alors une série d’expériences, aidé par un assistant moche, difforme et bossu qui gémis mais ne prononce pas une seule réplique intelligible. Le tout est rythmé par un thème musical au clavier, honteusement pompé sur My Favourite Things, un des morceaux les plus connus de la comédie musicale The Sound Of Music !!!
Et ça joue maaaaal, à un point, il faut le voir pour le croire ! Et ça fait peur, parce que pendant un moment, les seuls plans en extérieur sont des inserts brefs sur le manoir du savant, on se dit alors que ça va être un huis clos et qu’on va assister à une heure trente de théâtre expérimental. Heureusement, le docteur sadique finit par sortir pour aller chercher de nouvelles proies. Et ces séquences là sont encore pires, encore plus mal jouées. Les scènes de démembrages gores se multiplient par ailleurs sans complexe, dans un style grand-guignolesque qui rappelle inévitablement les films d’Herschell Gordon Lewis, parenté peu étonnante quand on sait que Patterson avait produit l’un des films de Lewis, The Gruesome Twosome. Mais si Patterson a hérité de Lewis son mauvais goût outrancier, il ne retrouve en rien l’humour trash et délirant du papa du gore. The Body Shop est surtout plombé par une réalisation atroce, sans doute handicapée par un budget limité, mais qui précipite le film dans les tréfonds de la nullité. La deuxième moitié du film est absolument consternante : outre un dénouement saugrenu, le film multiplie les moments inutiles comme ses séquences musicales interminables ou le savant fou partage le bonheur conjugal avec sa créature. Il finira en prison sans aucune justification, prison étrange donc puisqu’on y croise des gens avec des claps de cinéma.
Longtemps invisible et considéré comme perdu, The Body Shop fut exhumé et édité en vidéo sous le titre Doctor Gore. Spectacle grand-guignolesque complètement aberrant, il est un exemple particulièrement sidérant de ces séries Z sanglantes qui inspirèrent sans doute les films du sympathique cinéaste Frank Henenlotter, l’auteur de Frankenhooker. J.G Patterson réalisera encore un second film, The Electric Chair et mourut en 1974.
COUPEZ !
Si vous êtes fidèle à Série Bis, vous le savez, Doris Wishman, véritable reine du sexploitation, fait partie de mes cinéastes fétiches, certains même l’ayant découverte ici. Nous avions abordé la filmographie de la dame par le biais de ces deux opus les plus célèbres, le fameux diptyque à la gloire de l’opulente actrice, Chesty Morgan. Remontons encore un peu loin avec ce Bad Girls Go To Hell (beau titre) considéré comme son premier roughie, ce genre de films violents et sexy qui feront sa réputation. En effet jusque là, Wishman a plutôt donné dans le nudie avec des titres aussi bizarres que Nude on the Moon, Diary of a Nudist, Blaze Starr Go Back to Nature ou encore The Prince and the Nature Girl. Si le film de nudiste, nous l’avions vu, est en général tout ce qu’il y a de plus chaste et de plus innocent, Bad Girls Go To Hell se veux nettement plus sulfureux et violent comme l’annonçait l’accroche « Possessed with sex, they know no shame! ». Notre « bad girl » qui s’appelle Ellen, est pourtant en apparence une épouse aimante et dévouée, pour ne pas dire soumise, qui s’ennuie en attendant le retour de son mari. C’est alors qu’elle devient l’objet de la convoitise d’un voisin plutôt pervers. Ce dernier la menace, l’attire chez lui puis la viole. En se défendant, Ellen le frappe à la tête et l’agresseur tombe raide mort. Terrifiée, la jeune femme décide de prendre la fuite et part en cavale. Elle quitte Chicago pour New York.
Le scénario est curieux, puisque la cavale d’Ellen n’avance en fait jamais. Ellen trouve quelqu’un qui veuille bien l’accueillir chez elle puis ça se passe mal pour diverses raisons et elle part. Le film répète la situation inlassablement, prétexte à précipiter l’héroïne dans des situations toujours scabreuses. Tout le film tourne en boucle. Si on frise la monotonie (malgré la courte durée du film), c’est le style Wishman qui donne sa saveur à l’ensemble, style déjà bien identifiable même si on n’est pas encore dans la folie absurde d’un Double Agent 73 ou la déconstruction surréaliste de A Night To Dismember (1). Ca commence pourtant par une chouette séquence de dialogue où, à l’inverse de ce qu’on voit la plupart du temps dans n’importe quel film, c’est celui qui ne parle pas qu’on voit à l’image. Le son du dialogue est toujours off et les plans ont sans doute été tournés sans se soucier du contenu des dialogues, ce qui donne l’impression que les personnages ne s’écoutent même pas. C’est très drôle, l’incommunicabilité du couple revue par le cinéma bis. Les tics de mise en scène (et surtout de montage) de la Wishman sont évidemment présents : ces plans d’inserts incongrus sur des objets du décor et aussi cet évident fétichisme des pieds qui donnent lieu à de longues scènes ou seules les jambes et les chaussures des comédiens sont cadrées. Le rythme est assez lent, avec des passages de flottement généralement destinés à mettre en valeur la plastique de l’actrice principale, les formes généreuses de Gigi Darlene. Dans les scènes de violence, le montage se fait énergique.
Tout le film est donc post-synchronisé : de nombreuses séquences sont entièrement musicales avec une BO jazzy sympathique, et l’héroïne réfléchit en voix off. Et je m’aperçois que j’adore toujours l’utilisation à la fois complètement kitsch mais aussi pour le coup très incongrue de la voix off dans les séries Z. John Waters s’en est d’ailleurs sans doute souvenu dans Pink Flamingos où la voix off est vraiment très drôle. Au final, avec son noir et blanc, son filmage caméra à l’épaule, ses plans à la sauvette dans les rues de New York, ses faux raccords et sa post-synchro ostentatoire, Bad Girls Go To Hell ressemble à un mélange de film noir et de cinéma d’exploitation, le tout mis en scène à la manière Nouvelle Vague (c’est un peu le A bout de Souffle de Wishman !!!). Un cocktail pour le moins curieux pour un film sympathique et parfois assez hilarant, il faut le dire, toutefois pas encore à la hauteur de la folie de ses œuvres futures. En effet, Wishman ira par la suite toujours plus loin, comme dans The Amazing Transplant (1970) ou un malade mental se fait greffer le pénis d’un autre homme. En attendant que ces films soient un jour dispos chez nous, je vous propose en bonus (c’est devenu une habitude, mais profitez-en car en ce moment, YouTube censure à tout va !!) la bande annonce du film !
(1) voir l'article de mon camarade le Dr Devo ici.
A la fin des années 60, le cinéma bis s’encanaille joyeusement et partout dans le monde. A la fois excentriques et délirants mais aussi complètement désuets, les sexploitation de cette époque bénie valent parfois leur pesant de cacahuètes. Et tenez-vous bien, car voici aujourd’hui un avatar sud-américain du genre, sorti de l’esprit dérangé du cinéaste argentin Emilio Vieyra. Si je connais (très) mal le cinéma d’horreur argentin, il semble que le bonhomme ait généreusement œuvré dans le genre pendant les sixties avec des titres alléchants comme Placer sangriento (The Deadly Organ) ou encore Sangre de vírgenes (Blood of the Virgins). La carrière de cette Venganza del Sexo est néanmoins obscure puisque visiblement le film fut racheté par un distributeur américain opportuniste et sans aucun scrupule et distribué en 1971 dans une version doublée en anglais retitrée The Curious Dr. Humpp et caviardée de nombreuses scènes érotiques tournées pour l’occasion. Il ne fait aucun doute que c’est cette version plus chaude que j’ai eu le plaisir de visionner, même si pour le coup, je ne me serais sans doute guère aperçu de ce bidouillage crapuleux si mes quelques brèves recherches ne m’avaient renseigné sur le sujet.
L’ouverture du film est parfaitement hypnotique : un monstre grotesque à la démarche hésitante erre dans une voiture, s’arrêtant occasionnellement pour kidnapper des gens. Tous sont pris en flagrant délit de débauche, puisque après s’en être pris à un jeune couple qui se bécotait dans les bois, notre monstre enlève aussi un couple de lesbiennes, une danseuse exhibitionniste, une nymphomane qui s’adonne à la masturbation et une bande de hippies adeptes de l’échangisme. Les scènes érotiques se succèdent, interrompues par l’irruption du monstre, et ce pendant une bonne dizaine de minutes, rythmées sur une musique psychédélique complètement splendouilette. Il en faut peu pour éveiller les soupçons de la police et surtout les ambitions d’un courageux journaliste qui va enquêter sur cette série d’enlèvement. Le suspense n’est guère entretenu très longtemps puisque les victimes sont amenées dans un lugubre manoir pour être l’objet d’expériences scientifiques dirigées par un savant fou (qui s’appellerait le Dr. Zoide dans la version originale) et son épouse et qui voudrait contrôler et canaliser l’énergie sexuelle des êtres humains afin de satisfaire ses fantasmes mégalos. Il a alors cette réplique devenue culte : « Sex dominates the world ! Now, i dominate sex ! » Ben, voyons ! S’il est difficile de voir à quel point le métrage original a pu être trafiqué, il semble qu’il était à la base déjà bien délirant.
Bien que visuellement très cheap, le film est néanmoins photographié dans un joli noir et blanc qui lui confère une atmosphère relativement soignée et un charme indéniable. On sent en tous cas une volonté de faire bien voire de faire beau, sans que cela minimise le côté complètement délirant du film. Le montage est déjà plus inégal, voire carrément foireux par certains moments, et c’est dans ces instants là qu’on sent clairement le charcutage. Les premières minutes que j’ai décrites plus haut, sont à ce titre calamiteuses. Ca se calme ensuite. Le rythme n’est pas trop mou, mais le métrage est inutilement allongé par les ajouts. Ca pourrait aisément durer un peu moins. On s’amuse surtout du fourre-tout joyeux que constitue le film. Sorte de démarquage érotique des Yeux sans visage, La Venganza del Sexo flirte avec le gothique, la science-fiction, la bande dessinée : les robots du savant fou rappellent les personnages masqués et costumés des séries B mexicaines, le docteur Humpp suit les conseils avisés du cerveau de son mentor maintenu vivant grâce à une machine, le monstre finira même par tomber amoureux de la plantureuse danseuse au point de désobéir à son maître pour la protéger. On nage dans un joyeux délire. Et l’ensemble est somme toute très amusant, à défaut d’être du grand cinéma. C’est en fait très réjouissant à regarder au premier degré et comme je suis gentil, je joins à cette chronique la bande-annonce dénichée sur YOUTUBE, tout à fait à la hauteur de cette rareté.
C’est à un petit compte rendu de mes derniers visionnages que je vous convie aujourd’hui, à travers quatre films sélectionnés totalement au hasard, loin des cinémas plébiscités ce week-end lors des cérémonies des Césars et des Oscars.
On commence avec L’invasion des femmes-abeilles, une étrange série B réalisée en 1973 par Denis Sanders qui nous raconte comment une petite ville des Etats Unis est victime d’une vague de crimes étranges, que des hommes retrouvés morts après avoir eu des rapports sexuels pour le moins intenses. La police et les scientifiques s’y cassent les dents jusqu’à ce qu’on découvre qu’un groupe de femmes énigmatiques y est sans doute pour quelque chose. Ces prédatrices séduisent leurs victimes dans un intérêt bien particulier. Le principal intérêt de ce film provient évidemment de son scénario qui joue ouvertement la carte du délire absolu sans se prendre vraiment au sérieux comme en témoignent de nombreuses touches d’humour qui imprègnent certains dialogues. On pourrait aussi y lire un commentaire ironique sur une époque de libération sexuelle et d’émancipation des femmes mais le film joue surtout la carte du cinéma d’exploitation dont l’argument surréaliste est prétexte à de nombreuses scènes dénudées à l’érotisme très kitsch. La très étonnante partition baroque et psychédélique du compositeur Charles Bernstein contribue à donner au film une atmosphère étrange et insolite qui font le charme des meilleures scènes comme celle qui montre la transformation des femmes en prédatrices mutantes, un joli moment de fantastique débridé et presque anachronique. Cela dit, le scénario de Nicholas Meyer n’est pas tout le temps au même niveau de délire et même si son côté « fourre-tout » a un certain charme, le résultat est inégal. La mise en scène de Denis Sanders en plus d’être assez anonyme, manque aussi un peu de rythme. Mais cette curiosité est suffisamment amusante et barrée pour intriguer durablement, sans jamais nous faire sombrer dans l’ennui profond.(1)
Toutes aussi tordues, les deux voisines de Next Door, un huis clos norvégien réalisé par Pal Sletaune en 2005 et entrevu à l’Etrange Festival, entreprennent de séduire un pauvre type qui vient de se faire larguer par sa copine. Après avoir plus ou moins séquestré le garçon chez elles, l’une d’entre elles va l’entraîner dans un jeu érotique à tendance sado-masochiste particulièrement pervers. Avec des références très claires, Sletaune donne sa version du thriller en appartement à la Polanski. Filmé en Scope, avec une photo soignée aux couleurs verdâtres, le film impose une ambiance glauque et dépressive qui enferme les personnages dans l’espace. Espace très vite filmé comme une projection mentale de l’esprit du personnage, à la manière du Repulsion de Polanski, un modèle évident. Les deux actrices qui jouent les voisines allumeuses y vont à fond les ballons tandis que l’acteur principal est fade au possible, mais c’est voulu. Le mystère est bien entretenu, car on joue habilement sur la suggestion et l’ambiguïté. On se laisse facilement prendre jusqu’au premier gros climax, LA scène marquante du film, une scène de sexe franchement déviante et gratinée. Après, la narration se fait plus labyrinthique, tiraillée entre le besoin d’entretenir le mystère et des flash-back explicatifs. Au fur et à mesure que le cauchemar prend ampleur, on le sent arriver, ça va twister !! Vous l’aurez compris, donc, Next Door est un thriller à twist, c’est à dire un rebondissement final, ici relativement prévisible d’ailleurs. Mais le problème est ailleurs : à partir de la seconde moitié, on bascule dans un univers ou réalité et hallucination se mêlent, la limite entre les deux se brouillent définitivement. Le récit se mord la queue, fait volontairement du surplace. Pourtant, tout est beaucoup trop structuré, verrouillé pour arriver à susciter le trouble et l’angoisse. C’est comme si on voyait un peu trop les rouages, les mécanismes. Il en découle une forme de frustration accentuée par la durée très courte du film : on se rend compte à quel point l’argument est ténu, presque digne d’un court métrage. Alors certes, on ne s’ennuie pas, car tout cela est efficacement emballé, mais cet exercice de style trash et morbide m’a aussi un peu laissé sur ma faim.
On continue à twister en compagnie de cinq jeunes qui traversent le désert pour aller assister à une rave party, l’un d’entre eux ayant prévu les munitions en dérobant à un dealer assez louche un gros sachet d’ecstasy, de quoi défoncer un régiment. Voilà un point de départ fort honorable, bien que pas du tout original (mais soyons indulgent), pour un petit slasher intitulé Reeker, sorti sans grand succés dans les salles en juin 2006. Après avoir retrouvé le genre en découvrant récemment le très vulgaire et très rigolo See No Evil, voilà encore qu’un slasher, au programme à priori totalement balisé, me plonge dans des abîmes de perplexité et d’étonnement. Avec son look de série Z échouée dans les salles un peu par erreur (version française ad hoc, attention les oreilles !), le curieux film de David Payne rompt totalement avec l’hystérie très à la mode dans le genre actuellement. Reeker, au contraire, ne cesse de replier sur lui-même, se complaisant dans un rythme étrangement lent et syncopé, qui nous fait traverser le film dans un état mêlé d’ennui et de fascination hypnotique. La mise en scène n’a de cesse d’incarner ce paradoxe, travaillant ce tempo déroutant, à coups d’ellipses incongrues, tandis que le récit donne l’impression d’avancer au petit bonheur la chance. Puisque nous sommes dans un slasher, le tueur rôde et attend de passer à l’action mais son mode d’introduction ici est particulièrement étrange (et le parti pris esthétique qui l’accompagne encore plus, un effet numérique franchement moche par ailleurs) : David Payne se fout-il de notre gueule ou essaie-t-il de nous entraîner hors des codes du genre ? Il va même jusqu’à suggérer son twist longtemps avant la révélation finale, par le biais d’un bref dialogue (en même temps, le moment de la révélation proprement dîte m’a semblé assez réussi et surprenant). En sortant du film, je suis resté dubitatif. Pas un navet, mais un film raté sans doute. Loin du nihilisme régressif de See No Evil, une sorte d’épure à la limite de la léthargie, étrangement désinvolte.
Aucune expectative par contre face à notre dernier film, L’abîme des morts vivants de Jess Franco qui nous plonge des les premières minutes dans une consternation absolue à laquelle peut succéder selon l’humeur un ennui insoutenable ou une hilarité béate. Plutôt que de s’acharner sur le pauvre Jess, dont on a du mal ici à retrouver la patte de cinéaste(2), rappelons que certains éditeurs de DVD s’amusent depuis quelques temps à racler les fonds de tiroirs des productions Eurociné et c’est ainsi que cette pépite est sortie récemment au sein d’un coffret spécial « Zombie » de 5 DVD édité chez Opening où l’on a regroupé un peu n’importe comment des films de Franco, de Jean Rollin et de Bryan Yuzna. Ca commence (mal) par une scène grandiose ou deux touristes paumées, une fille et sa petite copine, partent pour un voyage romantique en plein milieu du désert et échouent dans un oasis hanté. Des zooms hasardeux insistent sur les détails étranges : ohhh ! un crane ! ohh ! une croix gammée ! ohhh ! un canon ! ohhh… euh… c’est flou, là ! la mise au point est toute pourrie, on voit pas ce que c’est ! Avec son histoire de lieu hanté dans le désert, suite à un carnage lors d’une bataille entre soldats français et allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale, cette série Z a tout du potentiel délirant du roman de gare ou de la bande dessinée horrifique de seconde zone. C’est sans compter qu’on atteint le fond du bidon des stocks Eurociné comme en témoigne ce long flash-back entièrement composé de stock-shots empruntés à un vieux film de guerre, montés au hasard en insérant de temps en temps des prises de vues des comédiens du film. C’est sans compter le rythme léthargique, les ellipses grossières du scénario afin de limiter les contraintes techniques, les dialogues hallucinants de débilité des jeunes personnages (un groupe d’étudiants français qui partent à la recherche d’un trésor caché dans le désert), la bande son improvisée sur un clavier pourri, des maquillages grotesques des zombies et une réalisation sans doute bâclée dans l’urgence comme en témoignent des plans complètement ratés (genre un panoramique qui part en sucette et qui se termine sur un cadre totalement hasardeux) mystérieusement conservés au montage. L’attaque finale des zombies donne lieu à une scène complètement incompréhensible, plongée dans une fumée noire qui occulte toute visibilité. Même s’il n’atteint pas la folie burlesque du Lac des morts vivants de Jean Rollin ou de la sublime Revanche des mortes vivantes de Pierre Reinhard, cet Abîme des morts vivants est un sommet du Z à la française et une expérience éprouvante.
(1) On retrouve au générique parmi les femmes-abeilles une certaine Mary Sweeney, un nom qui n’est pas étranger aux cinéphiles avertis : c’est l’ex-compagne et collaboratrice fidèle de David Lynch. A moins que ce ne soit qu’un homonyme… ?
(2) Franco étant assez lucide sur une partie de son travail comme le rapportait mon camarade Nadjalover dans sa chronique.


