Samedi 5 mai 2007

C’est sans doute après la vision de l’interview de Jean Pierre Bouyxou que j’ai eu envie de me replonger dans l’œuvre de Jesus Franco (de son vrai nom), cinéaste incontournable quand il s’agit de s’intéresser au cinéma bis et pourtant bien compliqué à cerner. On lit tout et son contraire sur Franco et sa filmographie labyrinthique et prolifique est assez difficile d’accès pour diverses raisons. Jugez plutôt : le hasard a fait que la seule fois que Série Bis a abordé directement un film de Franco, nous sommes tombés sur l’affligeant Oasis of the Zombies, série Z d’une nullité cosmique sans concession. Evidemment, sans nier la catastrophe que représente ce long métrage, il faut aussi n’y voir qu’un film parmi 160 autres tournés en quarante années d’une chaotique carrière. Franco filme plus vite que son ombre, fait du cinéma comme il respire, pour le meilleur et pour le pire, c’est comme ça. Franco raconte que son cinéma s’est orienté vers le fantastique par accident. Travaillant pour une maison d’édition de Barcelone pour laquelle il écrivait des romans de gare bouclés à la va-vite, il eut l’idée d’adapter l’un d’eux à l’écran : ce fut L’horrible docteur Orlof, réalisé en 1962, démarquage non assumé des Yeux sans visage de Franju et film d’horreur gothique d’excellente facture. Le succès fut au rendez vous et Franco persista dans le cinéma de genre.


Très tôt, la carrière de Franco est totalement indissociable de la maison de production française Eurociné. Bien qu’espagnol, Franco travaillera partout en Europe et ses films seront souvent des coproductions. Tout au long de sa carrière, il restera très lié à l’écurie de Marius Lesoeur et restera comme l’un des cinéastes emblématiques d’Eurociné (avec l’inévitable Pierre Chevalier, l’autre pillier). J’ai souvent parlé de cette société car elle est totalement atypique dans l’histoire du cinéma français, seul et unique équivalent de maisons qui à l’étranger signèrent l’age d’or de la série B et du cinéma d’exploitation. Lesoeur, c’est un peu notre Corman à nous (bien qu’il n’ait jamais eu le talent de cinéaste de ce dernier, ni son flair pour dénicher de futurs grands metteurs en scène). Je l’ai déjà dit, les méthodes complètement aberrantes mis en place par la firme pour fabriquer des films qui devaient absolument rentrer dans leurs frais mériteraient un livre somme (je me souviens d’une émission de Mauvais Genres consacrée à Lesoeur et qui fourmillait de délicieuses anecdotes) mais j’ai eu récemment la chance de tomber sur un court documentaire américain avec Daniel Lesoeur, le fils de Marius qui évoquait la grande époque avec des titres aussi délirants que Orloff et l’homme invisible, Les aventures galantes de Zorro, Elsa Fraulein SS, Le lac des Morts Vivants ou Les Amazones du Temple d’Or. Aujourd’hui, la firme vit essentiellement en exploitant son catalogue.


A la suite du succés de L’horrible docteur Orlof, Franco va signer quelques films qui s’inscrivent volontairement dans la même lignée, tirés de ses propres romans fantastiques. C’est ainsi que ces Maîtresses du docteur Jekyll font un clin d’œil au film précédant puisque l’on voit le docteur Jekyll reprendre les recherches scientifiques d’Orlof. Mais cela n’a guère d’importance, puisqu’en anglais le professeur s’appellera Fisherman et le titre original espagnol est en fait El Secreto del Dr. Orloff. Difficile de s’y retrouver d’autant qu’effectivement le film de Franco n’entretient aucun rapport avec le personnage crée par Stevenson. Dans la lignée des films de savants fous, le récit s’inscrit donc volontairement dans un style de roman à trois sous avec son zombie tueur de strip-teaseuses télécommandé par un professeur mégalomane rongé par le deuil de sa femme. Avec un argument aussi délirant, on est d’autant plus surpris par l’atmosphère dégagée par le film, principalement bâtie autour d’une mise en scène non seulement très soignée mais aussi très élégante. La première scène qui voit le savant se lamenter sur son lit, rongé par la trahison de son épouse qui l’a trompé avec son frère, en une succession de visions figées distille un climat d’étrangeté singulier. Le film ne se départira jamais de cette ambiance assez lourde. Bien que ce ne soit pas un film gothique (le cadre est visiblement contemporain), la mise en scène joue sur un registre qui oscille entre un certain réalisme et une imagerie morbide plus inquiétante. Le résultat est très travaillé comme le prouve une photographie en noir et blanc de toute beauté. Ceux qui ne connaissent que le Franco qui bâcle ses films seront sans doute étonnés devant le classicisme soigné des Maîtresses du Docteur Jekyll.


Si Franco se contente de recycler les ingrédients de L’horrible docteur Orlof, il se fait plaisir en intégrant deux de ses obsessions : le jazz (qui vient trancher avec la partition originale très sobre de Daniel White) et l’érotisme, qui venait ici rendre le film plus sulfureux à la demande des producteurs. A l’époque, selon l’aveu de Franco, celui-ci n’était pas encore la cible de la censure, d’autant plus dure en Espagne. L’ensemble reste malgré tout traité avec beaucoup de sérieux malgré le caractère improbable du scénario et Franco réussit même à surprendre avec des scènes troublantes et notamment un final assez sombre et émouvant. Dommage que le scénario, outre une certaine impression de déjà-vu, ne soit pas toujours à la hauteur, l’intrigue policière intervenant dans la deuxième moitié du film pouvant paraître somme toute assez superflue. Le rythme en pâtit franchement, le charme du film agissant essentiellement grâce à l’atmosphère. Malgré ses défauts, on revoit donc avec plaisir et curiosité cette série B fantastique qui est un bon exemple de ce pouvait faire Franco à ses débuts avant que celui-ci s’oriente vers un cinéma disons… plus expérimental.

Le site d’Eurociné

par Ludo Z-Man publié dans : série bis
Vendredi 27 avril 2007

Une fois n’est pas coutume, je poste ici une vidéo, celle d’une interview du journaliste-cinéphile-artiste-auteur-cinéaste-pornographe Jean Pierre Bouyxou réalisée par Stéphane du Mesnildot proposée en lien sur le site de la Cinémathéque Francaise à l’occasion d’une carte blanche consacrée au réalisateur de Satan Bouche un Coin.

Si comme moi, vous n’avez pas la possibilité de participer à l’évènement, consolez-vous en visionnant ce document car cet entretien est tout à fait passionnant. Bouyxou nous parle de la naissance de sa cinéphilie, de cinéastes aussi importants que Kenneth Anger et Jess Franco, de cinéma de genre, de films underground, de Guy Debord et de son ami l’artiste Pierre Molinier, de l’anarchie et de la subversion en général. L’occasion idéale de découvrir une des personnalités les plus atypiques et passionnantes du paysage cinématographique français.

C’est aussi l’occasion de revivre une certaine période de l’histoire du cinéma et de la cinéphilie française. J’en ai déjà parlé, mais bien qu’étant d’une génération plus tardive, il m’est impossible de ne pas éprouver une sorte de fascination nostalgique pour un certain esprit authentiquement anti-conformiste dans lequel Bouyxou a baigné et dont il se fait ici l’idéal témoin et représentant. Il explique aussi comment sa génération a su défricher de nouveaux terrains de la cinéphilie et nous faire découvrir tant de cinéastes passionnants, ceux-la même auquel ce blog tente bien modestement de faire de petits clins d’œils.  


Donc, si vous êtes intéressé par le cinéma qui nous occupe ici, vous serez forcément captivé par le personnage :

Partie 1

Partie 2

Partie 3

Partie 4

Partie 5

Partie 6

Partie 7

Partie 8

L’interview est en plusieurs parties, mais malheureusement, la dernière partie souffre d’un problème de son qui empêche d’écouter la fin de l’interview et c’est bien dommage !  (mais c'est arrangé !)

Notez enfin que Bouuxou proposera deux séances cinéma bis lors de sa carte blanche, dont, le 4 mai, un double-feature composé de I drink your Blood, un film avec des hippies qui ont la rage et Invasion of Blood Farmers qui met en scène des fermiers sataniques !

Ca tombe bien : on devrait reparler de ces films sur Série Bis d’ici peu !


Jeudi 26 avril 2007

Vous aimez les cimetières en carton pâte, les laboratoires de savant fou, les machines qui font des étincelles et des bruits bizarres, les stock-shots d’éclairs dans le ciel sur une musique angoissante ? Alors ce film est fait pour vous. Connu chez nous sous le titre du Château de l’Horreur, ce Frankenstein’s Castle of Freaks (Terror ! Il Castello delle donne maledette pour son titre original tout à fait sublime !) est une aberration hallucinante sortie des limbes du cinéma bis italien des années 70. Un film-somme en quelque sorte, des les premiers plans, des le générique et son festival de pseudos, on est en terrain connu. La suite, pourtant, ne sera pas dénuée de surprises. Ce qui n’aurait pu être qu’un banal démarquage des films gothiques de la Hammer se transforme ici en un festival d’absurdité qui ferait passer une parodie de Mel Brooks pour du Ingmar Bergman. Notre baron Frankenstein se retrouve donc ici à tenter de créer un monstre en faisant des expériences sur un homme préhistorique. En effet, prés du manoir du savant, une grotte abrite des rescapés de l’époque du Neandertal ( !!! ), le scénario orchestre la rencontre inattendue du fantastique gothique et de La Guerre du Feu. D’entrée, le ton est donné.


Sans doute écrit au jour le jour (ce n’est pas possible autrement !), le récit part dans tous les sens par le biais d’une galerie de personnages assez savoureuse : les occupants du château de Frankenstein finissent par voler la vedette au baron dandy, de l’inévitable assistant bossu Igor a un couple de domestiques adeptes des jeux sado-masos et surtout un personnage génial de nain idiot, lubrique et vicieux (forcément !) incarné par l’époustouflant Michael Dunn, le célèbre Miguelito Loveless des Mystères de L’Ouest ! Il nous gratifie d’un véritable festival en étant absolument hilarant dans le rôle du méchant, viré du personnel du baron et qui se vengera par tous les moyens. Il faut le voir satisfaire ses pulsions de voyeur en matant la fille de Frankenstein en train de batifoler avec une copine dans une grotte d’eau chaude ou devenir le camarade d’un homme des cavernes et s’amuser à torturer de pauvres jeunes filles innocentes. En apparence gentiment cheap, le film ne résiste pas à la désinvolture absolue avec laquelle il a été conçu : rien ne marche, de la mise en scène hasardeuse au montage absurde (tellement absurde d’ailleurs que le film a réussi à me faire sursauter deux fois sur mon fauteuil, ce que même les grosses machines hollywoodiennes n’arrivent pas à faire malgré leur armada d’effets dolby et 5.1), du jeu des acteurs désastreux à la musique inaudible (bravo au compositeur Marcello Gigante  !). On se demande ce qui a pu passer par la tête des gens qui ont produit un tel foutoir. Contempler cette galerie de personnages grotesques et de freaks errer dans un néant cinématographique quasi-absolu est franchement éprouvant.


Quand on cherche les coupables de cette chose, on s’aperçoit qu’ils se sont tous bien cachés, au point que la parenté du film reste assez floue. Robert Oliver, il faut le dire, ca sent bon le pseudonyme bidon, au point que la réalisation du Château de Frankenstein fut attribuée tout à tour à Oscar Brazzi le frère de Rossano Brazzi qui tient le rôle titre puis au producteur Dick Randall lui-même et même à un obscur ami américain de Randall qui s’appellerait vraiment Robert Harrisson Oliver. Dans tous les cas, c’est son seul film. Le casting est une mine de pilliers du bis italien comme l’inusable Gordon Mitchell qui connut son heure de gloire en Italie pendant l’age d’or des westerns et des péplums. Salvatore Baccaro, véritable tronche de la série Z locale, avance ici masqué sous le nom ahurissant de Boris Lugosi (il fallait oser !) qui me faisait fantasmer de croiser le petit-fils du grand Bela ou je ne sais quel autre obscur descendant mais rien de tout ça. Loin, très loin des chefs d’œuvres gothiques du grand Mario Bava ou même d’Antonio Margheriti, ce film est un incroyable naufrage dont l’épave flottait dans les abysses avant qu’un éditeur vienne l’exhumer sur une galette zone 2. C’est donc disponible en DVD : indispensable pour les plus masochistes d’entre nous !

par Ludo Z-Man publié dans : série bis
Mercredi 18 avril 2007
Il est temps, mes frères, de prendre conscience que nous fonçons dans une impasse. Le mal est partout. Le cinéma nous aguiche de ses multiples atouts sulfureux, de l’écran de nos salles glauques émanent des parfums capiteux qui attire le spectateur innocent. L’attirance malsaine pour la débauche et la violence, les zombies cannibales et les pin-up voluptueuses nous guette à chaque instant et peut à tout moment s’emparer de vos proches, de vos frères, de vos enfants… OU DE VOUS !!!! Heureusement, même dans le monde dépravé du cinéma bis, il fut des gens censés, prenant leur courage à deux mains pour nous avertir des dangers terrifiants qui nous guettent.

En 1936, alors que l’Amérique est en pleine hystérie anti-drogue, un groupe religieux décide de produire un film éducatif de prévention contre la consommation du cannabis chez les jeunes. Le titre initial, Tell Your Children, explicite la volonté d’alerter les parents et les adolescents américains de ce grave péril. C’est un français parti faire carrière à Hollywood vingt ans avant qui héritera de la réalisation de ce film : Louis Gasnier, dont c’est à vrai dire le seul titre de gloire et qui ici ne fait guère preuve d’un grand talent(1). Mais peu importe, c’est pour la bonne cause : il faut faire peur au spectateur, la marijuana, ça peut lui tomber sur le coin de la gueule à n’importe quel moment. Le film commence sur le mode du documentaire, avec un long discours tenu par le principal d’un établissement scolaire voulant avertir les parents que leurs gosses, bien que purs et innocents, peuvent devenir des fumeurs du jour au lendemain. Le danger est partout, et on le prouve avec de nombreuses images d’archives : le cannabis se cultive partout et les trafiquants redoublent d’inventivité pour cacher et transporter l’herbe maudite. Mais afin de bien éveiller les consciences, le principal décide de nous raconter une histoire aussi tragique qu’édifiante : le film peut alors vraiment commencer. Mae et Jack sont un couple de méchants dealers qui débauchent les gentils étudiants pour les aider à vendre leur herbe. Les jeunes gens sont conviés à des parties privées et enfumées où ils sont initiés à la petite cigarette qui rend heureux. En effet, à peine avoir tiré une ou deux fois sur le joint, tout le monde se met à se marrer hystériquement et même à se réfugier dans la chambre d’à côté pour batifoler. Lors d’une de ces fiestas, Jack demande à l’un des jeunes gens, Jimmy, de l’accompagner en voiture pour lui rendre un service. Et là, c’est le drame : ce dernier, complètement stone, renverse un passant qui traversait hors des clous (le con !) pendant le trajet. Pendant ce temps, Bill, le pote de Jimmy s’ébat joyeusement avec une jolie fille, dans la propriété de Mae et Jack. Manque de pot, sa petite copine rapplique et demande à le voir. Afin de la faire patienter, un des invités offre un petit pétard à la fille, qui du coup se met à rire bêtement, ce qui est toujours bon signe. Il tente alors de la violer. Et la c’est le drame (bis) : Bill arrive et voit sa copine en train de fricoter avec un autre. Une bagarre se déclenche et Jack vient les menacer avec son arme. Un coup part. La fiancée de Bill est tuée sur le coup. Moralité : le joint, ça tue ! Didactique et moralisateur en diable (notamment lors des horribles scènes de procès) Tell Your Children enfonce le clou en caricaturant à fond les effets du shit : les crises d’hystérie du personnage du violeur qui sombre peu à peu dans la folie meurtrière et finit à l’asile, sont assez hilarantes. Misant sur les effets dramatiques les plus choquants, il ne se prive pas non plus de punir les méchants : après s’être dénoncée pour faire innocenter Jack, une jeune fille se suicide en se jetant par la fenêtre. Ca pourrait tout à fait être votre fille, votre fils ou vous-même, alors avertissez vos enfants !!!!


Sidéré par la puissance étourdissante de ce film, Dwain Esper en acquiert les droits et le redistribue sous un autre titre, celui sous lequel il passera à la postérité : Reefer Madness. Il faut alors bien comprendre ce qui intéresse ce vieux roublard d’Esper dans un tel film. Dans les années 30, Hollywood décide de se racheter une conscience. En effet, dans les films les réalisateurs se lâchent de plus en plus (aussi bien Von Stroheim, le pervers sadien, que Cecil B. De Mille, le puritain) et de nombreux films de cette époque affolent la censure. Réputée être une nouvelle Babylone, Hollywood traîne une réputation sulfureuse entachée par quelques troubles affaires de mœurs dont certaines briseront des carrières. Des la fin des années 20, on constitue un code de production des films destiné à bannir les sujets inappropriés. Sous la pression des ligues de vertus, c’est un prêtre jésuite qui rédige la première version du code. La période fin des années 20-début des années 30 est, il faut le rappeler paradoxalement très permissive : certains films emblématiques de cette époque sont devenus des classiques comme Morocco, Scarface ou King Kong. C’est en 1934 sous la direction de Will Hays, que le code se renforce en établissant la notion de moralité des films. C’est le célèbre code Hays qui fit rallonger les tenues sexy de Jane, la fiancée de Tarzan. C’est pourtant dans ce contexte que le cinéma d’exploitation d’un Dwain Esper va apparaître. En effet, Esper se place volontairement dans les camps des défenseurs de la morale en produisant des films éducatifs, censés remettre ses spectateurs dans le droit chemin. Le public adulte, à qui ses films sont destinés, est pourtant attiré par toute autre chose. Esper ne se prive pas de jouer sur l’ambiguïté d’un spectacle qui ose alors braver les interdits du code Hays. Avec ses jeunes américains modèles avides de drogues et de sexe, ses films se parent alors d’une aura scandaleuse.

Esper s’attaque assez tôt au sujet de la drogue avec Narcotic en 1932. Il y revient en 1936 avec Marihuana, the devil’s weed, bâti selon un principe qui a fait ses preuves. Après un texte introductif censé nous avertir que le film que nous allons voir parle d’un problème extrêmement grave, ça commence comme une bluette entre jeunes gens insouciants (et sages : pas de sexe avant le mariage !). Mais vu qu’il y a toujours un méchant dealer prêt à sauter sur nos ados, nos deux tourtereaux se laissent entraînés dans une fête décadente : l’alcool y coule à flot et le oinj circule. Tout le monde s’amuse : le clou du film restant le moment ou un groupe de filles, particulièrement guillerettes, décident d’aller faire un bain de minuit. S’ensuit alors un défilé de jeunes filles dénudées et hystériques, ce qui réjouit les garçons : on se croirait dans un nudie. Seulement, l’une des filles, sans doute trop défoncée, finit par se noyer. C’est à partir de ce moment que Marihuana devient un gros mélodrame édifiant. La suite est complètement abracadabrante : les deux héros, sous l’effet du shit, sont pris d’une irrépressible envie de folâtrer. Et là c’est le drame (ter) : la jeune fille tombe enceinte. Après, c’est n’importe quoi : renié par sa famille, le fiancé donne dans le trafic de drogue et se fait flinguer par des flics tandis que la fille est forcée d’abandonner son enfant. Le méchant dealer la drogue pour la garder sous son aile. Elle mourra d’une overdose après avoir kidnapper la fille adoptive de sa propre sœur qui se révélera, en fait, être son enfant. Tu la sens, l’émotion qui vient ? Le plan final de la pauvre maman morte devant sa propre fille est complètement hilarant, puisque des joints pleuvent sur son cadavre tandis que le THE END apparaît !!! Il fallait oser ! Toujours plus crasseux et racoleur, Esper signera en 1938, Sex Madness ou il s’attaque au douloureux problème de la syphilis avec la finesse d’un éléphant courant à toute allure. Labellisé « Adults Only », Sex Madness se permet tout et n’importe quoi : émoustiller le spectateur dans un premier temps, avec des séquences ou des jeunes gens de bonne famille vont s’encanailler dans des cabarets burlesques, une incursion dans les loges des danseuses, une séquence de séduction lesbienne. Puis le message du film arrive en force : une pauvre danseuse se laisse manipuler par un type qui la séduit. Elle trompe son copain avec lui et contracte une maladie. Soignée par un étrange docteur, elle rentre chez elle pour épouser son fiancé, dont elle va avoir un bébé. Manque de pot, le toubib était un charlatan : son enfant tombera gravement malade et son mari finira aveugle. Images d’archives peu ragoûtantes, coupures de journaux et statistiques alarmistes : Esper ne recule devant rien et assimile tout et n’importe quoi, comme dans cette scène ou un pervers traque une gamine dans la rue pour la violer. Le mal est vraiment partout.


Cinématographiquement désastreux, ces films n’en possèdent pas moins une réelle valeur documentaire, donnant à voir un certain témoignage de la jeunesse américaine de l’époque. On y croise des images insolites et inhabituelles, dont la singularité est accentuée par l’aspect amateuriste et marginal de ses productions. Même si ces films se fourvoient dans un discours violemment réactionnaire et ouvertement puritain, ils demeurent étrangement transgressifs pour leur époque, de même qu’ils posent la question de l’ambiguïté morale et idéologique qui est l’un des paradoxes les plus évidents du cinéma d’exploitation. Marihuana ou Sex Madness sont les ancêtres des films de propagande (les educationnal-movie ou les hygiène–movie tel le fameux Mom and Dad sur la sexualité des adolescents) qui pulluleront sur les écrans des années plus tard, de même qu’ils annoncent les mondos, ces documentaires bidonnés et racoleurs qui apparaîtront dans les années 60. Le plus troublant reste que certains de ces films eurent une seconde carrière : Reefer Madness reste l’exemple le plus spectaculaire puisque, longtemps perdu et tombé dans le domaine public, le film fut retrouvé en 1971, et devint un classique sur les campus et dans les projections de minuit, qui en firent un hymne à la consommation de cannabis. Reefer Madness deviendra même une comédie musicale, montée avec succès à Broadway et adaptée à la télévision en 2005.


Heureusement, donc, la morale n’était pas sauve.  

 

(1)    Le bonhomme revient en France en 1933 pour filmer Louis Jouvet dans l’adaptation de Topaze, la pièce de Marcel Pagnol.

“We must save our nation from decay, and deliver our children from the horrors of perversion.” Sous prétexte de sauver l’Amérique, George Putnam nous présente sa collection de magazines coquins dans ce très rigolo Perversion for Profit (1965).
par Ludo Z-Man publié dans : série bis
Mardi 10 avril 2007

Continuons dans l’enfer du cinéma américain des années 30 afin de découvrir l’un des pionniers les plus étonnants du cinéma d’exploitation. En effet, Dwain Esper s’impose incontestablement comme le digne ancêtre des producteurs fous, ces faiseurs excentriques, ces opportunistes géniaux qui ont fait les grandes heures du bis. David Friedman, Harry Novak et même notre Marius Lesoeur national (le créateur de la firme Eurociné) lui doivent tout, en quelque sorte. Rendons donc à César ce qui lui appartient. Bien avant les sulfureux époux Findlay (dont on reparlera sous peu), Dwain Esper se lance dans le cinéma en compagnie de celle qui sera son épouse, Hildegarde Stadie. Ils se rencontrent au début des années 20 et c’est elle qui fournira les sujets et écrira les scripts de ses premiers méfaits cinématographiques. Ils s’installent à Los Angeles et fondent leur compagnie de production. En plus de produire et de réaliser ses propres films, Dwain Esper, fort de son expérience dans le domaine des circuits d’exploitation, n’hésitera pas non plus à racheter des films afin de pouvoir les diffuser à sa façon. Les méthodes de Dwain Esper sont à la fois les derniers vestiges d’un cinéma vu et présenté comme une pure attraction foraine et en même temps ses films anticipent sur le mauvais goût décomplexé du cinéma bis des années 60.

Revenir sur Dwain Esper, c’est aussi pour moi, le temps d’une parenthèse, l’occasion de rappeler que le bonhomme est relié au destin tortueux d’un autre grand film fou : Freaks. Le chef d’œuvre culte et maudit de Tod Browning, le plus beau film du monde (j’oblige tout ceux qui ne l’auraient par hasard jamais vu à se précipiter dessus à peine après avoir achever la lecture de cette note), ce monument ultime et indépassable sur la beauté des monstres et sur la monstruosité de l’âme humaine eut en effet une carrière longue et chaotique, alors même que son metteur en scène avait définitivement abandonné le métier pour vivre reclus à Malibu chez un couple de vétérinaires, après le décès de son épouse. Bien qu’Irving Thalberg, le patron de la MGM, se soit battu pour que le film aboutisse, Freaks sera conspué par les critiques, charcuté par la censure, interdit dans certains pays (en Angleterre par exemple) et passera au final inaperçu, tombant ainsi dans l’oubli. L’œuvre va alors subir une longue période de purgatoire jusqu'à sa résurrection dans les années 60. Ironiquement, Dwain Esper va ramener Freaks au fondement de son sujet, celui de l’attraction foraine et sensationnaliste. "We told you we had living, breathing monstrosities. You laughed at them, yet but for the accident of birth, you might be even as they are! They did not ask to be brought into the world, but into the world they came. Their code is law unto themselves. Offend one and you offend them all!" comme le disait le présentateur dans la scène d’introduction du film. Bien qu’ayant coûté 300000 dollars à l’époque, c’est sans aucun regrets ni scrupules que Louis B. Mayer en cède les bandes et vend les droits à Dwain Esper pour la modique somme de 5000 dollars, ce qui était pour ainsi dire une affaire. Des 1948, Freaks se retrouve affublé d’un « Dwain Esper presents » et verra même son titre modifié en Nature’s Mistakes (on ne peut plus clair) et en Forbidden Love (titre ô combien trompeur). Il devient un pur produit d’exploitation, une aberration filmique, à peine digne d’un Terror of Tiny Town et ses cow-boys lilliputiens. Dix ans plus tard, plus personne ne peut voir le film. Vendu, mutilé, censuré, Freaks est désormais un film perdu. Ce n’est que dans les années 60 qu’on pourra enfin le revoir, malgré la rareté des copies encore exploitables. Esper vendra sans se faire prier les droits du film, se faisant ainsi rembourser son prix d’achat. Fin du chapitre. Aujourd’hui, Freaks est le classique respectable et prestigieux que tout le monde connaît.

Bien avant Re-Animator de Stuart Gordon ou même The Body Shop dont nous parlions récemment, les savants fous éclaboussaient les écrans de cinéma avec leurs horribles expériences. Maniac, hallucinante tambouille trash, excroissance grand-guignolesque vintage, nous ramène aux balbutiements du genre. Dans la lignée des films d’horreur de l’époque qui puisent dans le patrimoine de la littérature fantastique classique, Hildegarde Stadie nous propose ici une relecture assez libre et pour le moins hasardeuse de l’univers d’Edgar Poe. Entre deux clins d’œil lourdingues au Chat Noir, Maniac nous raconte en fait comment un savant fou tente de ressusciter les morts grâce à une substance qu’il a créée. Aidé par Maxwell, un assistant un peu perturbé, il s’introduit par effraction dans une morgue afin de pouvoir expérimenter sur des cadavres. Si les premiers essais sont concluants, le professeur finit par proposer à son assistant de devenir son principal cobaye. Déjà sérieusement dérangé, le pauvre homme bute son mentor. Fort d’être un ancien acteur (et en effet quel comédien subtil que ce William Woods dont c’est le seul rôle au cinéma !), Maxwell se déguise, emmure le corps du professeur et prend son identité afin de poursuivre ses expériences. Enfin, poursuivre, pas vraiment car ça va vite dégénérer pour devenir franchement n’importe quoi ! Un patient vient le voir plutôt mal en point et Maxwell ne trouve rien de mieux que de lui injecter une solution d’adrénaline ultra-violente en intra-veineuse. S’en suit un grand moment de délire ou le malade se transforme en bête furieuse et libidineuse, tentant de violer une jeune fille suicidée que le savant avait ramenée à la vie. L’acteur se prend alors pour King Kong, c’est rigolo, tandis que l’actrice hurle et se débat à demi-nue dans ses bras. Le meilleur moment du film et de loin.

Faut-il en fait préciser que Maxwell est donc définitivement passé du côté obscur de la force comme en témoigne de nombreux monologues fiévreux montés en surimpression avec des stock-shots d’une adaptation muette de L’Enfer de Dante réalisée par Henry Otto en 1924. C’est bien l’une des rares idées de mise en scène d’un film dont la forme reste platement théâtrale. Même dans les scènes de dialogues, les acteurs regardent parfois la caméra comme s’ils s’adressaient d’abord au public. Et tout cela est surtout d’un sérieux absolu. En effet, le film commence par un long texte se basant sur les théories d’un certain professeur Sadler qui nous explique le fonctionnement du cerveau et ses dérèglements sous l’effet de la psychose qui engendre les pires pervers et criminels. Par la suite, le récit sera entrecoupé de panneaux détaillant les différentes pathologies et névroses illustrées par le film. Cette volonté didactique est évidemment anéantie par les outrances aberrantes du scénario et les comédiens totalement en roue libre quand il s’agit de mimer l’hystérie furieuse. A ce titre, Maniac demeure remarquable par les audaces graphiques dont il fait preuve : si l’érotisme est souvent présent par le biais de jolies demoiselles se baladant en petite tenue (une des scénes, une discussion intime entre l’épouse de Maxwell et ses copines, ne semble être là que pour émoustiller le spectateur) et même de brefs plans de nudité, le grand-guignol surgit au détour d’un pétage de plomb mémorable ou Maxwell court après son chat, lui arrache l’œil et l’avale sous nos yeux ébahis.

Cinématographiquement désastreux et totalement idiot, Maniac (aussi exploité sous le titre de Sex Maniac !!!) est une pièce de collection, la source de toute une partie du cinéma d’exploitation et le brouillon de nombre de séries B et Z que j’ai chroniqué jusqu’ici. Le genre d’incunable obscur et déviant, indispensable pour tout cinéphile pervers digne de ce nom. Nous n’en avons pas fini avec Dwain Esper, puisque tout au long de sa carrière, ce dernier aura eu le souci louable d’aborder les sujets les plus tabous avec courage et audace. Son dernier film, tourné en 1948, sera un documentaire intitulé The Strange Love Life of Adolf Hitler !

par Ludo Z-Man publié dans : série bis

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