Le giallo, le polar d’épouvante à l’italienne, est né dans les années 60 avec Mario Bava, puis explose dans les années 70 suite au succès (commercial et artistique) éclatant de L’oiseau au plumage de cristal de Dario Argento. La maison de la terreur, qui nous intéresse aujourd’hui est un giallo de fin d’époque, en tous cas de la fin de l’age d’or du genre (à quand une résurrection du genre d’ailleurs, le slasher ou le survival renaît constamment de ses cendres, pourquoi pas le giallo ?). Il est de surcroît signé Lamberto Bava, fils de (est-il utile de le préciser ?), dont je n’avais vu jusqu’à présent aucun film. Bava fils n’a jamais eu, il me semble, une flatteuse réputation, mais sans doute a-t-il souffert d’arriver aussi tardivement, de commencer sa carrière dans les années 80 (le cinéma bis italien commence alors à péricliter lentement) après avoir été assistant sur les films de son père. La maison de la terreur, film conçu sur un coup de tête et destiné au départ pour la télévision (tourné en 16mm puis gonflé en 35), arriva en France après la bataille, en 1987, dans un montage raccourci de 96 minutes. Pour son deuxième film, Lamberto Bava se confronté très directement au genre qu’avait quasiment inventé à lui tout seul son génial paternel. Nous sommes donc bien en présence d’un pur giallo.
Un musicien se retire quelques jours dans la villa d’un ami afin de pouvoir composer la bande originale d’un film d’épouvante réalisé par une jeune cinéaste qui s’est inspiré des souvenirs terrifiants d’une de ses connaissances. Tandis que le montage de l’œuvre n’est pas achevé, le compositeur tente de travailler sur sa musique mais il est vite troublé par l’ambiance étrange de la pourtant paisible villa. Sa solitude est vite rompue par l’arrivée de Katia, une jeune fille étrange et fantasque. Mais la maison semble renfermer d’autres secrets bien plus inquiétants. Le film étant un quasi-huis-clos, la villa sera un personnage à part entière du film. L’anecdote est connue, la villa appartenait au producteur lui-même. Le scénario est signé d’un vétéran du genre, Dardano Sacchetti, qui semble compiler tous les ingrédients indispensables. L’inévitable tueur à l’arme blanche ne tarde pas à faire son apparition, donnant lieu à quelques scènes de meurtre sanglantes dont l’une d’elle, celle de la salle de bain, particulièrement sadique et brutale, fera beaucoup pour la réputation du film. Pour le reste, la trame est d’un classicisme absolu, à ceci prés que Bava tente ici une amusante mise en abyme. Cette logique du « film dans le film » rend en fait assez lisible la mécanique du giallo en citant par ailleurs abondamment le cinéma de Dario Argento. Le compositeur se retrouve confronté à une énigme, puzzle fait de sons épars et d’images mystérieuses (les séquences non montées du film) et c’est dans la fiction qu’il trouvera une manière de décoder la réalité, une réalité comme souvent dans le giallo, travestie, illusoire.
Au fond, La maison de la terreur aurait pu être un équivalent au Ténèbres d’Argento, les deux films sont très proches (thématiquement et esthétiquement) dans leur manière d’épurer et d’épuiser les motifs du giallo. La maison de la terreur aura donc le malheur d’arriver après et de souffrir un peu de la comparaison. Si l’hommage de Lamberto Bava est sympathique et attachant, il ne peut prétendre au statut de classique du genre souffrant de trop de défauts. Le scénario peine à nous tenir en haleine sur toute la longueur et les rebondissements successifs et les apparitions parfois incongrues des personnages secondaires finissent par lasser. La mise en scène recycle des figures imposées avec une certaine élégance parfois, mais peine à imposer un rythme et une tension. La volonté de Bava demeure sans doute d’opérer dans une sorte de classicisme ludique et non d’égaler les audaces formalistes de ses plus grands prédécesseurs. C’est pour cela sans doute que La maison de la terreur est un film, pas spécialement désagréable, mais fondamentalement décevant.
Restons en Italie pour redécouvrir un cinéaste qui aura été l’un des artisans les plus prolifiques et éclectiques du bis transalpin : Martino a beau ne pas être resté comme un cinéaste majeur (il n’a jamais eu la reconnaissance même tardive d’un Bava ou d’un Fulci), sa filmographie est un inventaire exhaustif de l’age d’or du cinéma d’exploitation, du giallo à la sexy-comédie, de l’horreur cannibale au post-nuke des années 80. Le film qui nous intéresse aujourd’hui, L’Alliance invisible (le titre original Tutti i colori del buio est encore plus beau, le cinéma d’horreur italien semble entièrement contenu dans ce titre, « toutes les couleurs des ténèbres »...) fait d’ailleurs partie d’une série d’œuvres tournées par Martino en compagnie d’une égérie de l’époque, le sulfureuse Edwige Fenech, icône sexuelle immortalisée dans de nombreuses comédies potaches et égrillardes (et d’un goût fort douteux, j’en ai revu quelques-unes unes récemment et c’est quand même difficilement soutenable) mais qui joua aussi quelques rôles dramatiques dans des giallos, notamment chez Mario Bava, tiens, dans L’ile de l’épouvante justement. On me signale d’ailleurs qu’on devrait revoir Edwige très bientôt puisqu’elle fait une apparition clin d’œil dans Hostel : Part 2 de ce petit farceur d’Eli Roth.
Cela dit, L’alliance invisible n’est pas vraiment un giallo : il y a bien un tueur à l’arme blanche mais son importance est très relative et en plus, il n’y pas de suspense, il est clairement identifié, on voit son visage. Ca débute comme un thriller psychanalytique à la Hitchcock, ou une jeune femme est assaillie par des cauchemars effrayants. Le début est très beau : le générique est un plan fixe dans une forêt prés d’un lac paisible, lieu que nous n’identifierons jamais vraiment. Peu à peu, la nuit tombe, comme pour laisser place aux « couleurs des ténèbres » du titre. S’en suit, une séquence de cauchemar d’autant plus brutale qu’elle tranche avec l’atmosphère faussement paisible du générique. Située dans un décor de chambre d’enfant volontairement artificiel et presque théâtral (il n’y pas de fond, comme dans un hangar sombre dont on ne verrait pas les murs), elle s’interrompt sur un meurtre d’une rare sauvagerie. Jane, l’héroïne, se réveille terrifiée. Torturée par ses visions d’horreur, elle vit recluse avec son compagnon qui la délaisse pour son travail. Aucun traitement, ni médicament, ni psychologue n’arrive à calmer ses angoisses. Il faut dire que Jane traîne un sale trauma derrière elle, elle aurait assisté au meurtre de sa propre mère, puis perdu son bébé suite à un accident de voiture. Très vite, elle semble croire qu’un tueur la traque pour l’assassiner elle aussi. Elle rencontre alors sa voisine de palier (Marina Malfatti) avec qui elle se lie d’amitié et à qui elle se confie. La jolie voisine lui fait alors une drôle de proposition : elle va l’inviter à exorciser ses peurs lors d’une sorte de sabbat, organisé par une étrange secte.
Si le film surfe plus ou moins sur la mode des films sataniques (suite au succès de Rosemary’s Baby dont le scénario de Ernesto Gastaldi reprend l’élément de la femme persécutée), il en propose une version qui se rattache au giallo, autant par sa fascination pour l’obsession et la névrose que pour sa manière de mêler le rêve et la réalité. Jane est-elle folle ou réellement la victime d’un complot machiavélique ? Un classique du genre. Mais le curieux mélange qui en résulte ne vaut pas tant pour l’efficacité de son suspense (bien que le film soit somme toute assez prenant) que pour le brillant exercice de style auquel s’adonne Sergio Martino. On le sait, le giallo est le genre de la flamboyance visuelle, prompt à toutes les folies de mise en scène. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Martino se déchaîne et que c’est souvent très beau. Le cinémascope est très bien utilisé et met remarquablement en valeur les décors, notamment l’appartement de l’héroïne. Martino frise parfois la saturation des effets (utilisation très ostentatoire du grand angle, d’images déformées ou kaléidoscopiques) et d’un montage hystérique, mais c’est toujours très bien tenu, maîtrisé grâce à un découpage fluide, énergique et inventif. Malgré un scénario parfois répétitif ou volontairement confus, Martino sait nous maintenir en haleine avec beaucoup d’habileté. Le film n’évite pas de verser dans la kitsch absolu lors des scènes de rituels sataniques, mais ses moments sont quand même très jouissifs, en particulier grâce à la merveilleuse musique psychédélique de Bruno Nicolai.
Evidemment, le film ne se prive pas non plus de mettre en valeur la plastique de son actrice principale, Edwige Fenech, qui malgré un registre limité en tant qu’actrice, incarne assez idéalement le fantasme érotique qui hypnotise le regard de la caméra et excite le sadisme du metteur en scène. On notera pourtant que le corps généreux et la sensualité charnue de la belle sont mises en valeur sans aucune vulgarité ni complaisance. Le casting lui-même nous ravit d’une galerie de trogne (Ivan Rassimov et Julien Ugarte) qui composent des personnages délicieusement inquiétants. Tout cela participe au charme de ce film typique d’un cinéma de genre italien dont la flamboyance baroque n’a pas été égalée. Tant pis si les expérimentations visuelles de Martino n’ont pas la cohérence et la profondeur de celles d’un Bava ou d’un Argento, ce thriller satanique est une jolie réussite.
Si je parle essentiellement ici de films que je découvre, je fais exception aujourd’hui en abordant non seulement un grand classique du cinéma de genre italien et en plus, un film que j’aime énormément, Six femmes pour l’assassin du grand Mario Bava dont j’avais déjà parlé ici. J’avais découvert ce film, il y a quelques années à la télé, et ça faisait longtemps que j’avais envie de le revoir. Malheureusement, ma copie en version française (je l’avais vu en italien la première fois) est de qualité assez médiocre. Raison de plus de rappeler que si beaucoup de films de Bava sont disponibles en DVD en France dans des éditions souvent fort belles, Six femmes pour l’assassin, bien qu’étant l’un des plus connus, manque toujours à l’appel. Reste qu’en le revoyant, j’y ai pris toujours autant de plaisir, et je me suis souvenu à quel point de nombreuses scènes du film étaient restées gravées dans ma mémoire. Six femmes pour l’assassin est un giallo, vous savez, ces polars typiquement italiens, ou des crimes sont commis par un assassin masqué et ou le héros doit résoudre une énigme afin de démasquer le meurtrier qui se cache derrière l’un des personnages vu que dans un giallo, tout le monde est potentiellement un coupable. Les amateurs du genre connaissent par cœur les films de Sergio Martino, Lucio Fulci, Massimo Dallamano ou Dario Argento et évidemment le maître et créateur du genre, Mario Bava. Si Six femmes pour l’assassin reste un modèle du genre, c’est tout autant par sa réussite incontestable que pour son influence durable.
L’argument du film est aussi simple que le développement de l’intrigue sera tortueux : un assassin en imperméable noir tue sauvagement des mannequins, travaillant dans une prestigieuse maison de mode. Tandis que la terreur s’installe, la police enquête et découvre les liens qui unissent chacun des membres de l’établissement et qui ont tous des secrets à cacher. D’un point de vue purement narratif, le film est somme toute très classique et s’inscrit dans le genre du whodunit. L’enquête révèle peu à peu de nouveaux indices tandis que les personnages deviennent tous de plus en plus troubles, au point qu’on les soupçonne tous progressivement. Mais le petit jeu de piste tracé par le scénario n’est somme toute qu’accessoire, comme l’est sa révélation finale sans grande surprise. L’intérêt du film est ailleurs. D’emblée et de manière très brutale, le film nous plonge dans une ambiance très particulière, une atmosphère irréelle et quasi-fantastique, bien loin du polar traditionnel. Le décor de la maison de mode, perdue dans une forêt étrange hantée de lueurs inquiétantes, rappelle le climat d’épouvante des films d’horreurs gothiques de Bava. Et puis ce qui frappe plus encore, c’est l’explosion de couleur à l’écran. Ancien chef opérateur, Mario Bava devait aviser avec des budgets réduits et transcende ici son cadre par une direction artistique complètement folle qui s’affranchit radicalement de tout réalisme. Dans le moindre plan, il y a un nombre ahurissant de sources lumineuses différentes et chaque élément du décor est utilisé avec une infime précision. Il installe son cadre puis se sert de la lumière pour créer des ambiances insolites, dans des profusions de spots verts, rouges, bleus et de clignotants violets.
Ce qui est tout à fait étonnant, c’est de voir à quel point le film de Bava a merveilleusement bien vieilli et comment ses parti-pris et ses audaces graphiques très poussées n’ont pas pris une ride. Sa modernité ne réside pas uniquement dans le fait de constater à quel point le film a été pillé depuis, mais bien parce qu’il conserve aujourd’hui une efficacité absolue. Son outrance stylistique est totalement maîtrisée dans ses effets (du fameux coup de zoom à l’italienne au travelling soyeux et élégant). Le dispositif du film est très complexe et sophistiqué : Bava s’amuse avec les codes de son récit, de manière volontairement caricaturale (puisque le tueur n’a pas d’identité, il sera sans visage, c’est tout simple et très beau, et son allure est très travaillée, à la fois fantomatique et artificielle, Bava s’est aussi sans doute inspiré des personnages des bandes dessinées italiennes, les fumetti) comme du caractère archétypal de ses personnages, tous iconisés à l’extrême et qui apparaissent et disparaissent aussi vite que des objets. Rien de mécanique dans tout ça, mais il vaut y voir la dimension fétichiste (et donc érotique et pour le dire vite psychanalytique) du giallo : chaque accessoire (un sac, un livre rouge, un carnet, un téléphone) a son importance et dégage le même mystère que l’arme du crime. Le générique de début semble lui-même résumer une partie du cinéma de Bava en filmant tous les personnages qui posent de manière figée au milieu de mannequins en osier aux couleurs criardes. Le pouvoir profondément morbide d’une telle imagerie (les acteurs associés à des mannequins artificiels qui hanteront le décor tout au long du film comme des spectres) traverse toute son œuvre. On peut y voir ici le cynisme et l’ironie de Bava sur un monde obsédé par les apparences (ce qui prendra la forme d’une certaine critique sociale dans L’ile de l’épouvante, une sorte de variation gialliesque très personnelle de L’ange exterminateur de Bunuel, où les personnages ne sont même plus des mannequins mais, scène mémorable, des quartiers de viande qu’on suspend dans un congélateur) auquel il s’en prend avec un sadisme évident (les meurtres sont d’une sauvagerie toute raffinée) mais aussi (et c’est ce qu’expliciteront très clairement les films futurs de Dario Argento) un univers où la représentation et l’illusion s’est substitué à la réalité.
Je ne peux donc que vous encourager à revoir ce film, même si vous le connaissez bien, car plus quarante ans après sa réalisation, il reste un grand moment de cinéma, suscitant un plaisir et une jubilation intacte.
Le hasard faisant bien les choses (enfin façon de parler…), voilà qu’a à peine quelques jours d’écart, j’eus le bonheur de visionner deux suites portant le même titre : La colline a des yeux 2. La folie du recyclage n’ayant plus de limite, il faut maintenant se faire une raison, en plus des numéros à la fin des titres, on se retrouve avec des titres en double. J’imagine la confusion pour le spectateur néophyte et j’imagine d’ailleurs qu’à la grande époque de la VHS où l’on n’hésitait pas à fourguer des films sous plusieurs titres différents, certains distributeurs malins auraient pu en profiter. On avait parlé, l’année dernière du remake de La colline a des yeux par Alexandre Aja, une série B de luxe qui sacrifiait tout à l’efficacité avec plus ou moins de bonheur. C’était du saignant, du costaud, du brutal. Wes Craven, producteur du film et flairant la bonne affaire, mis instantanément une suite en route et un an plus tard, nous arrive La colline a des yeux 2 mis en scène par un inconnu au bataillon, Martin Weisz. Cette fois-ci, ce n’est plus une famille d’Américains moyens qui se paument dans le désert mais une bande de bleu-bites en mission d’entraînement. La fameuse (la seule) finesse du récit, c’est évidemment l’allusion très explicite (dans le scénario, c’est même pas du sous-texte) à la guerre en Irak. Evidemment, on en revient toujours à la remarque que le cinéma d’horreur (que c’est étonnant !) est souvent l’un des genres à aborder le plus vite et le plus frontalement une actualité brûlante que le cinéma mainstream se refuse à regarder en face (revoyez le beau Deathdream de Bob Clark qui traitait en 1972 du traumatisme du Viet-Nam avec une incroyable justesse), manière de légitimer aussi un peu les excès d’hémoglobine déversée à l’écran, contextualiser la représentation de la violence pour lui donner un sens (1). Certes, mais tous les films ne sont pas pour autant logés à la même enseigne. Encore une fois, encore faut-il que cela soit autre chose qu’une intention inscrite dans le script. Or c’est, il me semble, uniquement cela dans La colline a des yeux 2. La simplicité ultra-linéaire du scénario, prévisible de bout en bout (rebondissements attendus, personnages creux, dialogues d’une absolue platitude), n’est pas nécessairement en cause. Martin Weisz se contente d’un filmage consciencieux mais sans éclat, reprenant pauvrement la charte esthétique du film d’Aja. Le résultat paraît étrangement cheap, là où Aja avait eu malgré tout l’ambition d’y importer certaines références cinéphilique qui donnait du caractère à son projet. Rien de tout ça ici. Evidemment, le manque cruel de personnalité du metteur en scène est ici si flagrant, qu’il serait facile de tout reporter sur Craven. On s’abstiendra de lui adresser ce reproche d’opportunisme, véritable refrain des qu’on parle de lui depuis une bonne dizaine d’année, émaillées certes de ratages plus ou moins énormes (Cursed fut quand même un gros gâchis).
Le film de Martin Weisz est donc une suite du remake et pas un remake de la suite (vous suivez ?), La colline a des yeux 2, réalisé par Craven lui-même en 1985 et qui restera comme l’une des plus grosses casseroles de son auteur. Filmée par un Wes Craven, pas encore relancé par le succès des Griffes de la nuit, cette suite fut tournée en moins d’un mois avec un casting retrouvant quelques-uns des acteurs du premier opus dont l’extraordinaire et indispensable Michael Berryman, qui restera comme une des gueules les plus improbables du cinéma américain. Wes Craven déclara que le budget était très réduit, ce qui l’avait amené à faire de graves concessions. Outre la fadeur de son scénario (c’est cette fois-ci un groupe de jeunes bikers qui sont la cible des cannibales), le film tente clairement de se rapprocher du slasher et de ses codes, afin de surfer sur l’engouement du cinéma d’horreur auprès d’un public jeune. La colline a des yeux 2 ressemble ironiquement au final à un avatar de la saga Vendredi 13 (crée par celui qui fut le compagnon de route de Craven à ses débuts, Sean Cunningham), genre que par la suite le cinéaste explorera avec infiniment plus de finesse et d’originalité. La mauvaise réputation de cette suite est aussi due à sa première partie, composée de flash-back qui sont en fait de larges extraits du film originel de 1977. Le procédé ne serait pas aussi douteux si un des rares personnages ayant survécu au film précédant, le chien de la famille en l’occurrence, n’avait pas lui aussi droit à sa séquence souvenir. Difficile de ne pas glousser face à une telle séquence. Impossible (à mon sens) d’y voir la preuve du goût de Craven pour l’ironie et l’absurde, pourtant une de ses marques de fabrique (souvent interprété aujourd’hui comme une forme de cynisme mal placé) mais qui ne tient vraiment pas la route face aux autres films contemporains du cinéaste, en particulier son ultra-classique Les Griffes de la Nuit (qui est, à sa façon, la vraie suite, pour le coup très réussie, de son premier film La Dernière Maison de la Gauche). Bien que très inégale, il faut donc bien rappeler à quel point la filmographie de Craven apparaît d’une grande cohérence et d’une grande richesse. Injustement décrié ces dernières années, y compris par la presse spécialisée, ses meilleurs films méritent donc revus. ressemble ironiquement au final à un avatar de la saga
Une fois n’est pas coutume, Série Bis colle un petit peu à l’actualité puisque ce sont deux des films sélectionnés lors de la carte blanche de la Cinémathèque dédiée à Jean Pierre Bouxyou que notre drive-in a décidé de vous présenter.
Deux séries Z sanglantes qui nous proposent une plongée cauchemardesque et éprouvante dans une Amérique profonde peuplée de fermiers sadiques et de hippies dégénérés.
WE WARN YOU : Don’t eat before you see this show and you’ll have nothing to lose !!!
Même chez nous, à Ploucland dans cette bonne vieille Amérique, le danger est partout. Une paisible discussion au comptoir du bar à boire sa quatrième bière de la matinée, tandis que la femme du patron fait le ménage au son d’un juke-box fatigué n’augure rien de bon. Un pauvre homme agonisant entre soudainement en hurlant, se convulse à terre et meurt dans une flaque de sang. Quel mystère se cache derrière cette mort tragique ? Tout le village est terrifié. Seul avantage : l’acteur qui joue la victime étant très mauvais, on est au moins débarrassé de lui des la première minute du film. Mais ne nous faisons pas d’illusions : le plus horrible reste à venir. Une pauvre jeune fille meurt à petit feu en se vidant de son sang, pompé par une étrange machine. C’est l’œuvre de deux fermiers peu recommandables qui kidnappent des jeunes gens afin de récupérer leur sang. En effet, ils sont au service d’un certain Sontag, membre d’une secte qui conserve dans son repère le corps de la reine des ténèbres en attendant de la ressusciter. Mais voilà, le professeur Andersson et son assistant vont s’en mêler, surtout quand les deux rednecks sadiques vont s’en prendre à la fille d’Andersson afin de la sacrifier en l’honneur de la reine. Voilà en gros, l’histoire sans queue ni tête de cette série Z tournée en trois week-ends pour un budget de 25000 dollars (d’après la légende, les figurants furent payés avec des packs de bières !).
C’est le seul et unique film de Ed Adlum et il suffit à nous prouver l’incompétence absolue du bonhomme tant le résultat est désastreux à tous les points de vue. Certes le scénario n’aide pas, car malgré un argument complètement délirant, il se perd dans un développement inutilement compliqué et laborieux (un long passage à vide au milieu ou les personnages passent leur temps à se téléphoner, au total dix scènes de coup de téléphone en une demi-heure de film, ce qui pourrait presque faire croire à un gag de répétition au bout d’un moment) et ne recule devant aucune invraisemblance. Le potentiel comique doit beaucoup au jeu des acteurs qui assument la niaiserie de leurs personnages avec beaucoup d’enthousiasme. Tous en font des tonnes, comme celui qui joue le fermier qui massacre les gens avec sa canne (et aussi le chien de la fille du professeur). En plus c’est rigolo, parce qu’il tue que des gens qui n’ont rien à voir avec l’intrigue principale (genre un couple de jeunes mariés dans un hôtel dont on n’avait jamais entendu parler). Mais comme souvent, c’est la mise en scène qui va précipiter le film dans le grotesque le plus total : visiblement tourné dans l’urgence, Invasion of the Blood Farmers sent l’amateurisme à plein nez. Mais le film ne serait sans doute rien sans la collaboration de Roberta et Michael Findlay qui passaient par là pour filer un coup de main et Ed Adlum devait d’ailleurs les remercier en produisant un de leurs films quelques années plus tard, l’alléchant Shriek of the Mutilated. Pourtant, Michael Findlay, qui signe ici le montage, livre un travail catastrophique : faux raccords à gogo, rythme hasardeux, plans de coupe insérés contre toute logique, séquences mêlant allégrement des plans de nuit et de jour. Entre le monteur et le metteur en scène, difficile de savoir qui était le plus incompétent des deux.
Vu comme une bande d’horreur trash, Invasion of the Blood Farmers est une apocalypse totale. Il faut alors plutôt le voir comme une expérience : prenez une caméra, quelques bouteilles de sang, quelques techniciens qui ont un week-end à perdre, partez vous balader en voiture. Une fois que vous êtes tombés en panne dans le village le plus paumé possible, allez au bar du coin, annoncez aux habitants que vous allez tourner un film d’horreur avec des fermiers maléfiques et faites votre casting. C’est un peu le dogme selon Ed Adlum.
Et maintenant, on va parler d’un film que j’aime tout particulièrement, I Drink your Blood de David Durston, exploité chez nous en vidéo sous le titre Buveurs de sang (la VF serait d’ailleurs assez gratinée). Célèbre pour avoir été classé X lors de sa sortie en salles aux USA en 1970, ce film est un sommet du cinéma d’exploitation qui n’hésite pas à jouer sur deux tableaux. D’un côté, le film est un démarquage évident de La nuit des Morts Vivants de George Romero sorti à peine quelques années plus tôt mais s’inspire aussi plus ou moins explicitement des agissements de la bande de Charles Manson, alors dans toutes les mémoires, en nous montrant une bande de hippies, adeptes de la sorcellerie et du satanisme, semer la terreur dans un petit village peuplé d’Américains moyens et gentils. L’opportunisme du film pourrait paraître franchement douteux, si le scénario ne sombrait pas bien vite dans un délire absolu, tellement jouissif, qu’on ne peut faire la fine bouche. La bande de hippies est particulièrement haute en couleur avec entre autres, un chef indien totalement barge incarné par un certain Bhaskar, une nymphomane délurée, une exotique geisha nommée Sue-Lin et une jeune fille muette interprétée par la jolie Lynn Lowry, beauté frêle et juvénile dont c’était la première apparition à l’écran (on la reverra plus tard chez Romero et Cronenberg). Evidemment, pas de « Peace and Love » ici, ils sont tous très méchants, ils sacrifient des animaux, violent des filles, mangent des rats quand ils n’ont pas de quoi se nourrir, se droguent, boivent du sang et vénèrent Satan. Mais chose inattendue, les habitants du coin ne sont pas mal non plus, en particulier le gamin du village (forcément tête à claque) qui décide de venger son papy que les méchants satanistes ont forcé à prendre du LSD : il a alors une idée parfaitement stupide, se servir du sang d’un chien enragé pour confectionner des tartes qu’il donnera en cadeau à manger à ses voisins hippies.
Et c’est ainsi que dans la deuxième partie du film, la rage contamine peu à peu tout le village, plongeant ce coin tranquille dans une véritable folie meurtrière menée par un groupe d’illuminés se baladant la bave aux lèvres ! Bien que son réalisateur David Durston se soit renseigné sur les effets du LSD et de la rage pour donner un certain réalisme à son film, I Drink Your Blood, sans doute sous l’impulsion de son producteur Jerry Gross, reste une pure série B ou la volonté explicite de choquer côtoie une telle hystérie joyeuse, tout est tellement outrancier, tellement too much, que l’ensemble se regarde avec un grand sourire réjoui. Du coup, bien que bricolé avec un budget limité (environ 100000 dollars selon Durston), le film tire justement son charme de son look cheap tout en restant par ailleurs tout à fait regardable. Et surtout, il demeure assez dynamique et suffisamment rythmé, une heure et demie durant, pour ne jamais ennuyer, ce qui est assez inhabituel pour être souligné. J’adore aussi tout particulièrement la partition de Clay Pitts qui nappe le film d’une bande son électronique truffée de bruitages synthétiques stridents et kitschs et qui achève d’établir un climat très insolite. Toujours à la lisière du ridicule et d’un mauvais goût hallucinant, le film baigne dans une atmosphère de folie furieuse étrangement très prenante. Bizarrement, Durston aurait coupé au montage quelques scènes comiques mais aussi et surtout une scène finale qui donnait lieu à une conclusion tragique. En l’état, I Drink Your Blood oscille entre le délire sanglant et une certaine noirceur et c’est ce qui en fait une vraie bizarrerie.
Faute à son classement X par la MPAA, I Drink Your Blood fut l’objet de quelques coupes à sa sortie mais son producteur Jerry Gross profita d’un succès de scandale, proclamant avoir produit le film d’horreur le plus outrageant de tous les temps. C’est lui aussi qui choisit le titre, I Drink Your Blood, et il racheta un petit film d’horreur réalisé en 1964 par Del Tenney, Voodoo Blood Bath et qu’il distribua sous le titre de I Eat Your Skin ! Le double-programme I Drink Your Blood / I Eat Your Skin reste l’un des plus célèbres du genre et fit les grandes heures des Grindhouse Theaters.
Le drive-in de Série Bis vous remercie de votre visite et espère vous revoir bientôt !



